Un combattant du régiment « Azov », cloué au lit, a été condamné en Russie pour « terrorisme »

Chaque jour depuis 5 ans, Inna regarde la photo de son fils et lui parle de ses frères cadets, lui demande de tenir bon, et surtout de survivre.
Iryna Skatchko 10 Juillet 2026UA DE ES FR RU

Богдан Трофімюк (ліворуч — після контузії в Маріуполі)

Bohdan Trofimiouk (à gauche, après avoir été blessé à Marioupol)

Bohdan, combattant d’Azov, est loin : il est emprisonné en Russie, alité suite à plusieurs commotions cérébrales et de violents passages à tabac. Il a été condamné à 16 ans de prison par un tribunal russe.

Bohdan Trofimiouk, originaire de la ville de Slavouta, dans la région de Khmelnytskyï, a fêté ses 18 ans en septembre 2020. Après avoir suivi une formation de mécanicien automobile, il a décidé, plutôt que d’effectuer son service militaire obligatoire, de rejoindre le régiment « Azov », à l’instar d’un ami. En toute conscience, il a choisi de défendre l’Ukraine, se consacrant au service de sa patrie et à la protection de son indépendance, raconte Inna Trofimiouk :

— Bohdan est un fils aimant et un frère attentionné, très bon, déterminé, responsable et sérieux, d’une maturité bien supérieure à son âge. Après avoir pris la décision de rejoindre le régiment « Azov », il s’est rendu à Kyiv dès le 1er février, puis, trois semaines plus tard, à Marioupol pour y suivre sa formation militaire initiale. Tout lui plaisait : la discipline, la formation, il s’était très bien adapté. En juin, toute la famille lui a rendu visite à Marioupol. Il sortait avec nous, on se promenait en ville. Puis il est rentré en permission à l’automne. Durant toute cette période, il écoutait en boucle la chanson de Vakartchouk intitulée « Tilky lioutyi za viknom » (« C’est déjà février dehors »). Aujourd’hui, j’ai cette chanson en tête en permanence...

Lorsque l’invasion à grande échelle a commencé, Bohdan se trouvait sur sa base militaire, à Marioupol. Le 5 mars 2022, il a subi une commotion cérébrale, puis, le 9 avril, il a été victime d’une blessure acoustique grave due au souffle d’une explosion.

— À l’époque, on pouvait encore un peu communiquer, mais il ne m’avait même pas parlé de sa commotion. Je l’ai appris par des gars de Slavouta, avec qui il était en contact. Alors je lui ai envoyé un message : « Bohdan, c’est vrai que tu es à l’hôpital ? » Et il m’a répondu : « Maman, qui te l’a dit ? Oui, c’est vrai... » Il ne voulait pas que je m’inquiète, c’est pour ça qu’il ne m’en avait pas parlé. Ce n’est que le 28 qu’il m’a appelée. Et j’ai remarqué qu’il avait beaucoup de mal à s’exprimer, il parlait très lentement. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ? » Et il m’a répondu : « Tout va bien, maman… »

Богдан Трофімюк у польовому шпиталі

Bohdan Trofimiouk à l’hôpital de campagne

Inna raconte que, alors que de violents combats faisaient rage dans la ville, elle ne priait que pour une chose : que le Seigneur épargne son enfant. Bohdan a survécu, mais a été fait prisonnier. Cela s’est produit le 17 mai dans l’usine « Azovstal ». Dès le lendemain, lui et ses compagnons d’armes se trouvaient déjà à la prison d’Olenivka. Le 13 juin, il a même réussi à appeler sa mère pour lui demander de signaler sa capture au SBU (Service de Sécurité d’Ukraine). Il s’exprimait toujours aussi lentement, ce qui montrait clairement qu’il avait encore besoin de soins médicaux suite à sa commotion cérébrale.

— Le 18 juin, j’ai reçu un autre appel de sa part, qui n’a duré que quelques secondes. Il m’a demandé si j’étais bien allée voir la police et si j’avais transmis les informations le concernant. Il m’a dit qu’il allait bien. Après cela, je n’ai plus eu aucun contact avec lui…

Dans la nuit du 29 juillet 2022, une attaque terroriste a eu lieu à la prison d’Olenivka, coûtant la vie à au moins une cinquantaine de prisonniers ukrainiens. En septembre, lors d’un échange de prisonniers, l’un des commandants de Bohdan est revenu de captivité avec la nouvelle que le jeune homme était en vie et se remettait même de sa commotion cérébrale. D’autres frères d’armes libérés ont eux aussi apporté des bribes d’espoir : «  on l’a vu vivant », « il se remet », « il se déplace avec l’aide de ses camarades ». La vie des Trofimiouk s’est transformée en attente de ces petites nouvelles, d’un échange à l’autre. En juillet 2023, un jeune homme tout juste libéré de captivité a indiqué qu’il avait été avec Bohdan à l’infirmerie de la prison de Horlivka. C’est par lui qu’Inna a appris que son fils ne pouvait pas marcher.

Полонений Богдан Трофімюк, фото з російських пабліків

Bohdan Trofimiouk prisonnier, photo provenant de pages de réseaux sociaux russes

— Lors de son arrivée à Horlivka, Bohdan a été très violemment passé à tabac. Après cela, il a cessé de marcher. Ses compagnons ont même pensé qu’il était mort. Après l’avoir roué de coups, ils l’ont tout simplement traîné par terre comme un vulgaire déchet. Il est resté allongé longtemps, comme un légume. Il ne parlait pas… Rien… Puis un médecin qui était avec eux à « Azovstal » l’a soigné. Bohdan a repris conscience. Mais il a de graves séquelles, il est resté alité. S’il avait pu bénéficier d’une rééducation, il aurait peut-être pu commencer à marcher petit à petit… Plus tard, la femme d’un de ses camarades, qui avait été échangé en 2023, a appelé. Elle m’a dit que son mari éprouvait une profonde reconnaissance envers Bohdan, et que mon fils faisait preuve d’une telle force d’âme que, même alité, il remontait le moral de ses camarades et les soutenait.

Ce n’est qu’en septembre 2024 que de nouvelles bribes d’informations sont parvenues. Plusieurs militaires libérés ont contacté Inna dès leur libération. Il s’est avéré que Bohdan se trouvait désormais à Thorez et qu’il était toujours dans l’incapacité de marcher.

— Ses camarades s’occupaient de lui. Il disposait déjà d’un fauteuil roulant, dans lequel ils l’emmenaient même prendre l’air dans la cour du centre médical. Fin 2024, Bohdan aurait été transféré dans la région de l’Altaï en Russie… Je ne sais pas pour combien de temps ni où exactement. Mais en 2025, il se trouvait à Saransk (Russie), au centre de détention provisoire n° 1.

Le 6 février 2026, Bohdan Trofimiouk a été condamné à 16 ans de prison lors d’une audience délocalisée du tribunal militaire du district central à Saransk. Les chefs d’accusation étaient ceux habituellement retenus contre les membres du régiment Azov : l’article 205.3 du Code pénal de la fédération de Russie (formation en vue de mener des activités terroristes) et la partie 2 de l’article 205.4 (organisation d’un groupe terroriste et participation à celui-ci). Aucun crime spécifique ne lui a été reproché. Des agents ont dû porter Bohdan pour l’amener dans la salle d’audience.

Cet hiver, des journalistes de « Mediazona » ont fait part du grand nombre d’audiences délocalisées tenues à Saransk par le Tribunal militaire central de circonscription (basé à Ekaterinbourg). En une semaine, près de deux verdicts par jour ont été prononcés dans la capitale de la Mordovie. Bohdan figurait parmi les personnes jugées. Cette situation contrastait avec la pratique habituelle, selon laquelle les membres du régiment « Azov » sont généralement jugés par le tribunal militaire du district sud à Rostov-sur-le-Don, tandis que les militaires capturés lors de l’opération de Koursk passent devant le 2e tribunal militaire du district ouest. Saransk a probablement été choisi parce que c’est précisément en Mordovie que se trouve la tristement célèbre colonie pénitentiaire n° 10, où sont détenus des prisonniers ukrainiens. « Envoyer un seul juge à Saransk coûte moins cher que de transférer des centaines de prisonniers au tribunal », supposaient alors les journalistes de « Mediazona ». Inna a pris connaissance du verdict par l’intermédiaire d’une avocate désignée par les autorités russes. On sait qu’à l’issue du procès, Bohdan a révoqué cette avocate, sans qu’on ne sache s’il l’a fait sous la contrainte ou selon sa propre volonté. Il n’y a plus aucun contact avec Bohdan et on ignore où il se trouve exactement à l’heure actuelle. Il est vraisemblablement toujours détenu soit au centre de détention provisoire n° 1 de Saransk, soit à la colonie pénitentiaire n° 10 de Mordovie.

— Bohdan a besoin de soins médicaux ! — déclare Inna Trofimiouk. — Il entame sa cinquième année de captivité. Je crains que l’absence de soins dans des établissements spécialisés en neurochirurgie n’entraîne des conséquences irréversibles ! Son état est très grave et pourrait être lié à des lésions cérébrales, des atteintes à la moelle épinière, une paralysie ainsi que des contractures musculaires dues à l’immobilité ! Outre son incapacité à marcher, il souffre de maux de tête violents et constants ainsi que de crises de panique... C’est ce que racontait un de ses compagnons d’infortune il y a deux ans. Où est mon fils aujourd’hui ? Comment va-t-il ? Pas la moindre lettre, rien... Je l’attends tellement. Je me dis : « Mon Dieu, quand ce jour finira-t-il par arriver ? » Il me manque tellement ! Il n’y a pas de douleur plus terrible pour une mère que celle de ne pouvoir voir son enfant ni savoir ce qu’il devient. Chaque jour d’attente est un combat entre l’espoir et les larmes. Je vis dans l’attente du jour où le téléphone sonnera et où j’entendrai la voix de mon fils dire : « Maman, je suis rentré ». Bohdan est le genre de fils avec qui l’on peut parler de tout. Lorsqu’il étudiait à Ostroh après sa neuvième année de scolarité, il rentrait à la maison le week-end et m’apportait à chaque fois une rose blanche... La maison lui manquait. C’est tellement dur. Je veux tellement qu’il revienne ! Nous l’attendons tous.

Інна Трофімюк

Inna Trofimiouk

Les combattants ne peuvent être poursuivis pénalement au seul motif de leur appartenance à des forces armées, de leur participation à des entraînements ou à des opérations militaires. Cependant, les poursuites engagées contre les combattants d’« Azov » n’ont rien à voir avec une justice équitable. La plupart d’entre eux se voient infliger de lourdes peines de prison pour terrorisme, simplement pour avoir défendu leur État. Le 2 août 2022, la Cour suprême de la fédération de Russie a qualifié « Azov » d’« organisation terroriste ». Or, une grande partie des militaires aujourd’hui jugés pour leur appartenance à ce régiment avaient été faits prisonniers par la Russie depuis plusieurs mois à cette date. Or, tant le droit international que la législation russe interdisent l’application rétroactive de la responsabilité pénale ou administrative. Il est révélateur que la décision de la Cour suprême de la fédération de Russie soit restée classifiée pendant une longue période. Ce n’est que l’année dernière, grâce au Centre « Memorial », que son texte a été rendu public. Selon les défenseurs des droits humains, cette décision repose sur des allégations non fondées, sur une extension illégitime de la compétence d’un tribunal russe au territoire ukrainien, sur un regroupement arbitraire d’événements, de décisions judiciaires et d’affaires sans lien entre eux, ainsi que sur un mépris systématique des principes du droit.

En outre, conformément aux dispositions de l’article 109 de la Troisième Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre, les parties au conflit sont tenues de rapatrier dans leur pays d’origine les prisonniers de guerre gravement malades ou gravement blessés, quels que soient leur grade et leur nombre, dès que leur état de santé permet leur transport.

Des échanges de prisonniers de guerre souffrant de graves problèmes de santé ont déjà eu lieu à plusieurs reprises, ainsi que des échanges au cours desquels ont été rapatriés des jeunes hommes nés après l’an 2000. C’est incompréhensible Bohdan, qui n’a pas encore 25 ans, blessé et alité, n’ait toujours pas fait l’objet d’un échange.

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