Les Russes ont enlevé deux frères qui travaillaient à la centrale nucléaire d’Enerhodar

Liudmila Vassilivna attend le retour de deux de ses proches de captivité russe: en septembre 2022, à Enerhodar, les Russes ont emmené ses frères, les jumeaux Serhiy et Oleksandr Korji.
Irina Skatchko 27 Mars 2024UA DE EN ES FR RU

Сергій та Олександр Коржі Сергей и Александр Коржи

Serhiy et Oleksandr Korji

Tous deux ont travaillé pendant de nombreuses années comme ingénieurs à la centrale nucléaire de Zaporijjia. Ils vivaient près d’Enerhodar : l’un dans le village de Novovodiane et l’autre à Novoukraïnka.

— Sacha (diminutif de Oleksandr) était justement en train de raccompagner Serhiy chez lui, — raconte sa sœur. — Ils passaient à travers les champs : pendant longtemps, il n’y avait eu aucun militaire russe à cet endroit. Et soudainement, ils ont mis un check-point là. Et quelque chose leur a déplu dans le téléphone de Serhiy…

Après ce contrôle, les frères ont été immédiatement séparés.

— Serhiy a été emmené à la prison d’Enerhodar, et Sacha, dans un autre village.

Trois jours plus tard, Oleksandr a été libéré.

— Sacha était vraiment effrayé, — raconte sa femme Tetiana, qui a quitté le territoire occupé l’été dernier. — En fait, pendant tout ce temps, il avait été détenu dans une station-service près du village de Blagoveshchenka, dans une tente. Pendant trois jours, il a eu les mains attachées avec du ruban adhésif. Heureusement qu’il faisait bon à cette saison. Une voiture s’est arrêtée, je me suis approchée du portail et ils m’ont demandé : « Vous n’auriez pas perdu votre mari ? ». J’ai répondu par l’affirmative. Il était assis à l’arrière, un sac plastique sur la tête, scotché avec du ruban adhésif... Sacha a raconté plus tard que pendant ces trois jours, il avait dit adieu à la vie à trois reprises. Ils l’ont menacé, ont tiré près de son oreille.

— Ses doigts étaient tout engourdis, il n’arrivait plus à les bouger... À la maison, nous l’avons soigné du mieux que nous avons pu… — raconte Liudmila. — Et le 16 décembre 2022, Sacha devait aller à Enerhodar pour rendre visite à sa mère. Quelque part en chemin, il a été arrêté, et voilà... Depuis, nous ne l’avons plus vu.

Le Groupe de défense des droits humains de Kharkiv a déjà écrit un article sur l’enlèvement de travailleurs de la centrale nucléaire de Zaporijjia dans la ville d’Enerhodar, temporairement occupée. Des journalistes de WSJ écrivaient en 2022 que tous les employés, de la direction aux simples ouvriers, étaient soumis à la torture russe. En juillet 2022, Andriy Gontcharouk, un plongeur de l’atelier hydraulique de la centrale nucléaire de Zaporijjia, est décédé à l’hôpital d’Enerhodar suites aux tortures infligées. Certains sont finalement libérés, d’autres sont portés disparus, d’autres encore sont engloutis dans la vaste machine de la captivité russe.

« Fosse »

Leurs proches ont cherché Serhiy et Oleksandr partout, mais les autorités d’occupation ne leur ont donné aucune information. Elles ont même tenté de les intimider : « Si vous posez trop de questions, vous finirez dans une fosse ».

Les Russes appelaient « fosses » les lieux où ils détenaient les Ukrainiens qu’ils enlevaient. Un habitant d’Enerhodar qui a réussi à se libérer de l’une de ces « fosses » a expliqué dans une interview à « Zmina » le fonctionnement de ces chambres de torture.

Il a indiqué qu’il s’agissait d’une pièce souterraine sans fenêtre, que dans la « fosse », la personne est nourrie juste suffisamment pour ne pas mourir de faim, et frappée à heures précises, trois fois par jour. On a appris par la suite que c’est dans une de ces « fosses » à Enerhodar que les Russes avaient gardé Serhiy pendant un certain temps.

En novembre dernier, avant que Sacha ne soit à nouveau enlevé, une vidéo est apparue dans laquelle Serhiy, meurtri, n’étant que l’ombre de lui-même et ayant manifestement été torturé, « avouait » avoir « dirigé les tirs de l’armée ukrainienne sur la centrale nucléaire ». À en juger par la légende, l’homme se trouvait dans la région de Kherson au moment du tournage de la vidéo.

— On pouvait voir dans quel état il était... Il disait des choses qui me semblaient inimaginables, — dit Liudmila Vassilivna en montrant la terrible vidéo.

Скріншот з відео каналу

Capture d’écran de la vidéo de la chaîne « Russie 24 »

Puis le silence : pendant longtemps, il n’y a eu aucune nouvelle des deux frères. Leurs parents et amis vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien ont tenté d’obtenir des informations via divers groupes sur les réseaux sociaux. Selon certaines informations, à un moment, au début de l’année 2023, les deux frères ont pu être détenus à Melitopol.

Centre de détention provisoire (SIZO) N°2

L’été dernier, il a pu être établi que Serhiy et Oleksandr Korji se trouvaient à Simferopol, dans le tristement célèbre centre de détention provisoire (SIZO) N°2. Cette information a ensuite été confirmée par le premier adjoint au maire d’Enerhodar, Ivan Samoïdiouk, qui avait été lui aussi retenu en captivité par les Russes pendant plus de 300 jours. Il a été échangé en février de l’année dernière.

Une lettre de Serhiy est même arrivée, sur papier à en-tête du SIZO N°2. Oleksandr, lui, n’écrit pas.

C’est un scénario devenu typique de ce que font les Russes avec les civils enlevés dans le sud de l’Ukraine. « Ils sont d’abord torturés par l’armée russe ou par la Garde nationale dans les territoires occupés. Puis ils sont ensuite emmenés dans un centre de détention provisoire de Crimée, où des agents du FSB les torturent pour obtenir des aveux. Cela s’applique à tout le monde : aussi bien à ceux qui ont un avocat qu’à ceux qui n’en ont pas », a déclaré Olha Skripnik, présidente du conseil d’administration du Groupe de défense des droits humains de Crimée.

Selon le Groupe de défense des droits humains de Crimée, le SIZO N°2 de Simferopol ne dépend pas de l’Administration pénitentiaire fédérale russe, mais est entièrement sous le contrôle du FSB. Le centre de détention est spécifiquement destiné aux citoyens ukrainiens enlevés par les occupants : les résidents de Crimée et des régions récemment occupées.

СІЗО-2. Новий слідчий ізолятор у тимчасово окупованому Сімферополі. СИЗО-2. Новый следственный изолятор во временно оккупированном Симферополе.

SIZO-2. Le nouveau centre de détention provisoire à Simferopol, ville temporairement occupée.

Il a été ouvert à l’automne 2022 sur le territoire de la colonie pénitentiaire N°1. Avant cela, les Ukrainiens étaient principalement détenus dans un bloc spécial du SIZO N°1, mais le nombre de prisonniers est devenu très élevé : en quelques mois, le nombre de détenus dans l’établissement nouvellement créé a atteint 110 personnes originaires des régions de Kherson et de Zaporijjia. C’est ici qu’est détenu le journaliste Serhiy Tsyhipa et que le bénévole humanitaire espagnol Mariano Garcia Calatayud a été récemment détenu.

D’anciens détenus du SIZO N°2 ont déclaré à des journalistes de Meduza qu’il était interdit aux prisonniers de s’asseoir ou de s’allonger sur leurs couchettes de 6 heures du matin jusqu’à l’extinction des lumières, et que l’hymne russe était régulièrement diffusé très fort à la radio. On peut l’entendre même à l’extérieur de la colonie. Et l’un des avocats russes travaillant en Crimée, qui a demandé à garder l’anonymat, a qualifié le SIZO N°2 d’analogue du SIZO de « Lefortovo » (situé à Moscou), car ici, c’est le FSB qui donne toutes les instructions concernant les conditions de détention : « Un général du FSB est venu lui-même ici et a ordonné de ne pas laisser les prisonniers sortir en promenade, afin de créer un isolement encore plus grand ».

Beaucoup ont évoqué les conditions de détention des Tatars de Crimée dans le SIZO N°2. Il leur était interdit de prier, leurs affaires et leur nourriture leur étaient confisquées. Ekrem Kroch a reçu des coups de genou dans les côtes, Assan et Aziz Akhtemov ont été forcés d’apprendre l’hymne russe.

Ils ne sont pas ici

De nombreux prisonniers civils sont détenus dans le SIZO N°2 sans qu’aucune procédure pénale ne soit engagée, sans que leurs familles ne soient informées de leur sort et sans que les avocats ne soient autorisés à leur rendre visite.

— Les civils ukrainiens sont souvent détenus par les Russes sans qu’aucun jugement n’ait été prononcé. Ceux-ci écrivent qu’« un contrôle est en cours pour vérifier l’implication dans l’opposition à l’opération militaire spéciale ». Ce contrôle dure depuis deux ans, les gens n’ont aucun statut, — déclare Tamila Bespala, avocate du Groupe de défense des droits humains de Kharkiv.

Plus tard, il s’est avéré que des charges avaient été retenues contre Serhiy pour « espionnage », au titre de l’article 276 du code pénal de la fédération de Russie. La raison pour laquelle Oleksandr est détenu est inconnue.

— Ils n’ont rien du tout sur Sacha ! — déclare sa femme. — Lorsque la première fois, ils l’ont emmené pour trois jours, puis ramené à la maison, le FSB avait tout vérifié chez nous : l’ordinateur portable, les téléphones, et ils n’avaient rien trouvé.

Même en sachant où les Russes détiennent un proche, il peut être extrêmement difficile pour la famille d’obtenir une confirmation officielle de l’endroit où il se trouve.

— J’ai envoyé toutes les informations que j’avais à la Croix-Rouge, mais l’organisation ne confirme pas que mes frères se trouvent dans le SIZO N°2, — explique Liudmila Vassilivna. — Les Russes, à la demande du CICR, ne reconnaissent pas qu’ils les détiennent... Comment est-ce possible ?

Cela fait déjà 10 ans que sont évoqués l’absence de surveillance et de contrôle efficaces des lieux de captivité russes par les organisations internationales, depuis que la guerre a éclaté et que la fédération de Russie a annexé la Crimée. Depuis lors, ce problème n’a jamais été résolu.

— Dans les territoires ukrainiens occupés et en fédération de Russie, où des Ukrainiens sont emmenés, il n’y a aucun contrôle de la part des institutions internationales, telles que le CICR, ou la mission de l’OSCE, — explique Oleksandr Pavlitchenko, directeur exécutif du Groupe ukrainien d’Helsinki pour les droits humains. — Elles devraient effectuer des visites indépendantes dans les lieux de détention et déterminer l’identité des détenus, les motifs et conditions de vie de la détention… Et cela montre bien que le droit international conventionnel fonctionne de manière très sélective. Lorsqu’on voit par exemple des photos de représentants du CICR visitant le centre de détention provisoire de Simferopol, il s’agit dans une certaine mesure d’un processus préparé à l’avance.

— Il est nécessaire de mettre au point des mécanismes plus efficaces pour confirmer le lieu de détention des prisonniers, — déclare Tamila Bespala, qui partage cet avis. — Il existe de nombreux cas où nous savons qu’un citoyen ukrainien est en captivité, il existe même des preuves vidéo, mais la Croix-Rouge ne peut ni obtenir d’information sur lui, ni confirmer officiellement sa captivité.

Les proches de Serhiy ont appris récemment qu’il avait été transféré dans un hôpital psychiatrique. Il en va probablement de même pour Sacha, étant donné qu’il n’y a aucune nouvelle de lui. Pourquoi et dans quel but, personne ne le sait.


Selon le Centre de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre, 14 000 civils se trouveraient actuellement en captivité russe. Dans le même temps, la localisation de seulement 1600 personnes a été confirmée, et seulement 147 civils ont pu être récupérés.

Rappelons que le Groupe de défense des droits humains de Kharkiv a lancé une ligne d’assistance téléphonique concernant les personnes portées disparues. Si vous êtes un proche ou si vous connaissez des prisonniers de guerre, des prisonniers civils, ou des civils portés disparus en territoire occupé, appelez le numéro gratuit 0 800 20 24 02.

Nous ne pouvons pas garantir que nous localiserons votre proche. Cependant, au fil des années de notre travail, nos spécialistes ont pu localiser plus de 30 % des personnes qui nous avaient été signalées.

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