Sur terre comme en mer: le minage de l’Ukraine

Nous avons recensé 156 morts et 279 blessés parmi les civils du fait des mines.
Mikola Komarovski31 Janvier 2024UA DE ES FR RU

© Марія Крикуненко / Харківська правозахисна група [міни мапа україни карта мінування]

© Maria Krikounenko / Groupe de Défense des droits humains de Kharkiv

En mai 2023, lors d’un discours au Forum sur la sécurité de Kyiv, Denise Brown, la coordinatrice résidente et humanitaire des Nations Unies en Ukraine, a déclaré que l’Ukraine était « le pays le plus contaminé par les mines au monde ».

Dans un commentaire au Time, la vice-Première ministre ukrainienne Ioulia Sviridenko a noté que « l’ampleur de la contamination de l’Ukraine par les mines et les munitions non explosées est la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale ». Selon une estimation publiée par GLOBSEC, un centre d’études slovaque, il faudrait 757 années à l’Ukraine pour en réparer les dommages.

L’initiative « T4P » a pu recenser 770 cas provisoirement qualifiés par ses enquêteurs de « minage de territoires ».

© Sergiy Prytkin / Grupo de derechos humanos de Járkiv

© Serhiy Prytkine / Groupe de Défense des droits humains de Kharkiv

La majorité des cas répertoriés dans la base de données concernent des civils touchés par des mines. Dans 279 cas, des personnes ont été blessées et dans 156 cas, des personnes ont été tuées.

Dans au moins 21 cas, il a été confirmé qu’une mine antipersonnel PFM-1, connue sous le nom de « pétale », était en cause.

© Sergiy Prytkin / Grupo de derechos humanos de Járkiv

© Serhiy Prytkine / Groupe de Défense des droits humains de Kharkiv

Le 30 septembre 2023, vers 11h15, un civil a marché sur une mine antipersonnel de type PFM-1 dans la forêt près du village d’Oskil, dans le district de Bohodoukhiv de la région de Kharkiv. Selon l’administration régionale, il a été légèrement blessé et hospitalisé.

On sait également qu’un habitant du village de Snijkivka a marché sur un engin explosif dans sa propre cour. L’explosion lui a arraché le pied.

Кам’янка, Харківська область. © Оксана Комарова / Харківська правозахисна група [міна пфм лепесток пелюстка]

Kam’yanka, région de Kharkiv © Oksana Komarova / Groupe de Défense des droits humains de Kharkiv

Le 14 avril 2023, la police de la région de Kharkiv a signalé deux cas de civils blessés à Izioum. Dans l’un d’eux, une femme de 29 ans aurait été blessée après avoir marché sur une mine de type PFM-1 alors qu’elle était en train de nettoyer un étal sur un marché

Il arrive aussi que des enfants soient touchés par des explosions de mines. Le 15 octobre 2023, dans le district de Bachtanski de la région de Mykolaïv, deux adolescents ont sauté sur une mine alors qu’ils jouaient dans un champ à l’extérieur du village. L’un des garçons, né en 2008, est décédé et l’autre, né en 2011, a été transporté à l’hôpital pour des blessures causées par cette explosion.

Depositphotos [рятувальник дснс несе снаряд під час розмінування міни]

Depositphotos

Dans un autre village de la région de Mykolaïv, Artem Antonenko, 10 ans, a été tué. En mars 2022, il était monté sur un tracteur avec son oncle pour désenliser une voiture et ils avaient sauté sur une mine. L’oncle a survécu, il a été blessé.

Danilo Khartchenko, 11 ans, a été tué sur la route Tchernihiv — Kyiv alors que sa famille tentait d’évacuer. L’explosion de cette mine a également tué son frère et sa mère.

Dans certains cas, des personnes ont perdu la vie à cause de leur propre négligence, pour avoir ignoré les panneaux d’avertissement. Dans la bande frontalière de la région de Rivne, un tracteur transportant deux hommes s’est engagé dans un champ, sans tenir compte d’un panneau et de clôtures signalant un terrain miné. Un des hommes a été tué et l’autre blessé.

© Віталій Коваль / Telegram [рівненщина трактор підірвався на міні міни поле]

© Vitali Koval / Telegram

Des travailleurs agricoles victimes d’explosions dans les champs minés

Les agriculteurs sont parmi les plus touchés par les mines terrestres. Une collision avec une machine agricole peut activer une mine antichar non détectée. Son action étant conçue pour cibler les véhicules blindés lourds dotés d’une protection renforcée, le conducteur du tracteur n’a souvent aucune chance de survivre à l’explosion.

À Chyroka Balka, dans la région de Kherson, un agriculteur a sauté sur une mine ennemie lors de travaux agricoles. Ses blessures étaient trop graves, et les médecins arrivés sur place n’ont pu que constater son décès.

© Херсонська обласна прокуратура [трактор підірвався на міні]

© Parquet régional de Kherson

© Херсонська обласна прокуратура [трактор підірвався на міні]

© Parquet régional de Kherson

Le 11 octobre 2023, une moissonneuse-batteuse a explosé sur une mine dans un champ près de la ville de Snihourivka, dans la région de Mykolaïv. Le conducteur a été blessé et transporté à l’hôpital.

© Сергій Шайхет / Telegram [Комбайн, що наїхав на міну під Снігурівкою, 11 жовтня 2023 року]

© Serhiy Chaïkhet / Telegram

Le 17 mars 2023, dans le district de Mykolaïv, un conducteur de tracteur de 50 ans a été blessé par une explosion de mine alors qu’il préparait la terre pour les semailles.

Au total, la base de données de « T4P » contient 42 cas de présence de mines dans des champs, des forêts ou à proximité de zones habitées.

En juin 2022, les autorités ont signalé que les Russes procédaient au minage systématique et à distance des territoires du district de Tchouhouïv, dans la région de Kharkiv. Il a été indiqué que ce minage s’effectuait à distance à l’aide d’hélicoptères et de système de lance-roquettes multiples.

L’agriculteur Oleksandr Mazourov, du village libéré de Velika Komichouvakha, déclare avoir subi 4 millions de dollars de pertes, du fait que son entreprise se trouvait sur la ligne de front. En plus des pertes immédiates, son exploitation n’a plus la possibilité de cultiver la terre jusqu’à ce que le déminage des champs soit terminé.

En juillet 2023, le Centre pour la résistance nationale a rapporté que dans les territoires temporairement occupés du sud de l’Ukraine, en particulier dans le district de Melitopol de la région de Zaporijjia, les troupes russes posaient des mines dans les champs ensemencés et parfois simplement sur les chemins de terre.

Le minage d’hôpitaux

Dans la ville de Polohy, des militaires russes se sont emparés du territoire de l’hôpital du district et l’ont miné. Le personnel et les patients ont été avertis de ne pas retourner à l’hôpital. Dans l’enceinte de l’hôpital ne restaient plus que des militaires russes blessés.

Pendant la contre-offensive ukrainienne dans la région de Kharkiv, l’armée russe a miné tout le territoire de l’hôpital de Balaklia en quittant le territoire occupé. Lorsque le personnel de l’hôpital est revenu dans la ville libérée, l’établissement avait été pillé, miné et ses locaux endommagés. « Ils ont même attaché des mines sur les pieds des brancards. Les démineurs les ont trouvées », a déclaré la directrice de l’hôpital, Marina Roudenko.

© Балаклійська міська військова адміністрація / Facebook [Балаклійська клінічна багатопрофільна лікарня інтенсивного лікування після деокупації Харківщини]

© Administration militaire municipale de Balaklia / Facebook

Au total, « T4P » a documenté 5 cas d’établissements de santé ayant été minés.

Mines en mer

Le minage des eaux de la mer Noire et des fleuves a été recensé par les enquêteurs du « T4P » dès le début de la guerre à grande échelle. Dès mars 2022, les forces armées russes avaient miné les axes maritimes recommandés entre le Bosphore et Odessa. Dans le même temps, la propagande russe en imputait la responsabilité aux Ukrainiens.

Le 4 décembre 2023, une mine d’ancrage a été découverte près du village de Prymors’ke, projetée sur la côte par une tempête.

En octobre 2023, des sapeurs militaires ont détruit une mine marine qui avait été rejetée sur la côte près de la ville de Tchornomorsk, dans la région d’Odessa.

© Сили оборони України / Telegram [Морська міна біля узбережжя Чорноморська]

© Forces de défense ukrainiennes / Telegram

Dans l’un des cas, un objet inconnu ressemblant à une petite bouteille de gaz a été ramené sur le rivage près de Mykolaïv. Il s’est avéré par la suite qu’il s’agissait d’une mine d’ancrage fluviale.

Стопкадр із відео Типичный Николаев / Telegram [Якірна річкова міна на побережжі Миколаївщини]

Capture d’écran d’une vidéo de « Tipitchnyi Nikolaev » / Telegram

L’aviation est souvent utilisée pour miner des plans d’eau. Quatre engins explosifs largués par des avions russes ont été signalés le 24 octobre 2023.

Le 24 novembre 2023, l’aviation russe a effectué deux frappes en 24h en direction du couloir maritime à l’aide de quatre armes aériennes, vraisemblablement des mines de fond marin.

Le minage de la mer Noire met en danger la navigation civile et a déjà endommagé plusieurs navires. En septembre 2023, une explosion s’est produite sur le navire Seama (battant pavillon de la République du Togo) au large des côtes roumaines. Selon l’équipage, le navire a heurté une mine.

En novembre 2023, une mine marine a explosé à proximité du navire Georgia S. (battant pavillon du Liberia) qui transportait des céréales. Il a été indiqué que le navire a alors subi des dommages mineurs qui ne l’ont pas empêché de poursuivre sa route.

Балкер GEORGIA S. © Jackie Pritchard / MarineTraffic

Le vraquier GEORGIA S. © Jackie Pritchard / MarineTraffic

Il convient de noter que le minage maritime ne peut être considéré comme un crime de guerre au sens du Statut de Rome. Outre les forces armées russes, des mines peuvent être placées par la marine ukrainienne pour rendre impossibles d’éventuelles opérations de débarquement dans des villes côtières ukrainiennes.

Contrairement aux Ukrainiens qui défendent leurs côtes, les Russes tentent de créer un blocus naval des ports ukrainiens, rendant impossible l’exportation de céréales et d’autres marchandises, comme en témoignent les voies commerciales minées. Sans oublier les dommages économiques subis par les régions côtières.

Minage de la centrale nucléaire de Zaporijjia

Les événements survenus à la centrale nucléaire de Zaporijjia ont fait l’objet d’une attention mondiale dès les premiers jours de l’invasion totale, lorsque la ville d’Enerhodar a été bombardée par des systèmes de lance-roquettes multiples russes.

Immédiatement après l’occupation, on a appris que la centrale avait commencé à être minée. Des sources du media The Insider au sein de la centrale nucléaire avaient signalé des activités suspectes de soldats russes sur le territoire de la centrale. Une vidéo montrait également des camions militaires russes pénétrant sur le territoire de la centrale de Zaporijjia et déchargeant des marchandises.

Depositphotos [енергодар заес атомна електростанція]

Depositphotos

En octobre 2022, l’ancien chef de l’Inspection d’État pour le contrôle nucléaire, Hryhoriy Platchkov, a déclaré que les troupes d’occupation avaient miné les premier et deuxième réacteurs de la centrale nucléaire de Zaporijjia, temporairement occupée.

En juillet 2023, les services de renseignement ukrainiens ont signalé que des barrières explosives constituées de mines antipersonnel directionnelles télécommandées et non guidées avaient été installées dans les locaux techniques et les salles des machines.

© Головне управління розвідки Мінобборони України [Мапа мінування ЗАЕС]

© Direction principale du renseignement du ministère de la défense ukrainien

Il est évident que l’occupation de la centrale nucléaire de Zaporijjia permet aux Russes de l’utiliser à des fins de chantage. La question se pose de savoir si le minage d’une centrale nucléaire est plus qu’un crime de guerre potentiel.

Selon Yevhen Zakharov, les actions des Russes devraient être considérées comme génocidaires, car la manipulation de l’énergie nucléaire peut entraîner des morts massives et les occupants en sont conscients. « La menace des armes nucléaires n’est rien d’autre qu’une menace de génocide », estime M. Zakharov.

Qualification juridique

Le statut de Rome de la Cour pénale internationale n’interdit pas explicitement l’utilisation de mines antipersonnel ni le minage de territoires. Ces actions causent toutefois des souffrances excessives aux civils, sans rapport avec un quelconque avantage militaire.

Dans cette optique, le minage des territoires et les cas de civils sautant sur des mines peuvent être provisoirement qualifiés de « crimes de guerre » au titre de l’article 8, paragraphe b, alinéa XX, du Statut de Rome.

En 2017, la Belgique a proposé d’introduire dans le texte du Statut de Rome une disposition interdisant explicitement l’utilisation de mines antipersonnel, mais les pays parties n’ont pas soutenu l’adoption d’un tel amendement.

En 1997 avait été signée la Convention sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction, également connue sous le nom de Convention d’Ottawa, a été signée. L’Ukraine a ratifié cette Convention le 18 mai 2005.

Depositphotos [табличка небезпечно міни]

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La fédération de Russie n’est pas partie à la Convention d’Ottawa. Des pays comme les États-Unis et la République populaire de Chine n’y ont pas non plus adhéré.

La participation de l’Ukraine à cette convention a fait l’objet de certaines manipulations de la part d’organisations internationales. Le 31 janvier 2023, Human Rights Watch a publié un rapport sur l’utilisation de mines antipersonnel PFM-1 par les forces armées ukrainiennes près d’Izioum. Le groupe de défense des droits de l’homme de Kharkiv a tenté d’en empêcher la publication en proposant d’organiser des consultations préliminaires avec des militants des droits humains et le ministère ukrainien de la défense. HRW n’a pas répondu à cette proposition.

En savoir plus sur la manière dont nous collectons les données et consulter les statistiques en direct sur les crimes de guerre commis au cours de la guerre russo-ukrainienne.

Rédacteur : Denys Voloha, Illustrations : Serhiy Prytkine, Maria Krikounenko

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