La Russie enlève des enfants ukrainiens et efface leur identité

La Russie enlève des enfants ukrainiens dans les territoires occupés, dissimule leur localisation, fait obstacle à leur retour et tente de les intégrer à son propre espace politique et culturel.
Maria Krikounenko 11 Avril 2026UA DE EN ES FR RU

D’après les enquêtes internationales menées à ce propos, les témoignages d’enfants et les données dont disposent les autorités ukrainiennes, on peut en conclure qu’il s’agit non seulement d’un crime de guerre, mais aussi d’une politique délibérée visant à détruire l’identité ukrainienne.

Récemment, la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur les violations commises en Ukraine a déclaré que la déportation et le déplacement forcé d’enfants ukrainiens par la Russie constituaient des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. C’est ce qu’indique le rapport de la commission.

Il y est noté que les preuves vérifiées de l’enlèvement d’au moins 1 205 enfants dans cinq régions d’Ukraine attestent du caractère systématique de ces actes et de leur qualification en tant que crimes internationaux.

La Commission souligne également que les autorités russes ont systématiquement omis d’informer les parents et les tuteurs légaux du lieu où se trouvaient leurs enfants, et les ont maintenus dans des conditions de détention, empêchant de fait leur retour. De plus, la Russie n’a mis en place aucun mécanisme efficace susceptible de faciliter le retour chez eux des enfants déportés. Au contraire, selon les données de l’ONU et de l’Ukraine, les autorités d’occupation ont non seulement tenté de placer ces enfants en résidence de longue durée dans des familles ou des institutions russes sur le territoire de la fédération de Russie, mais les ont également systématiquement inclus dans des programmes d’endoctrinement idéologique. Notamment sous le couvert de prétendus voyages culturels et éducatifs, des enfants des territoires temporairement occupés sont emmenés en Russie dans le cadre du projet « Carte culturelle 4+85 », initié par le ministère de la Culture russe et mis en œuvre par l’organisme public « Rosconcert ». Formellement, ce projet est présenté comme une « initiation culturelle à la Russie », mais il s’agit en réalité d’intégrer les enfants ukrainiens à l’espace socioculturel russe, de leur imposer des récits historiques et culturels russes et de tenter d’en faire de « nouveaux citoyens » fidèles au Kremlin. La Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien (GUR) affirme que ces actions s’inscrivent dans le cadre d’une agression humanitaire menée par la Russie, visant à effacer l’identité nationale ukrainienne et à élever dans les territoires occupés une génération d’enfants qui devront s’identifier à l’État agresseur.

Au total, le gouvernement ukrainien avait confirmé qu’à la fin du mois de mars 2023, il y avait eu plus de 19 500 cas de déportation ou d’enlèvement forcé d’enfants depuis les territoires temporairement occupés. Ce nombre d’enfants a été enregistré dans les registres nationaux après réception de signalements de parents, de proches, de témoins et de représentants des autorités locales, et après vérification ultérieure par les autorités compétentes. Parallèlement, le registre des personnes disparues tenu par le ministère de l’Intérieur recense environ 2 000 enfants.

Les témoignages des enfants rapatriés et les résultats d’enquêtes internationales et ukrainiennes indiquent qu’il ne s’agit pas seulement de déplacements illégaux, mais aussi d’une politique d’assimilation systématique. Les enfants sont contraints de parler russe, de chanter l’hymne russe, de participer à des activités de propagande et militaro-patriotiques, et, dans certains cas, sont même entraînés au maniement des armes.

L’adoption forcée d’enfants ukrainiens en Russie constitue l’une des orientations de cette politique. Les enfants emmenés sont enregistrés dans des bases de données russes, où ils sont présentés comme citoyens russes, et leurs données personnelles sont modifiées, notamment leurs noms, lieu et date de naissance. La législation russe a été modifiée de manière à simplifier les procédures de placement en famille d’accueil et d’adoption ultérieure. Les enfants sont d’abord placés sous tutelle provisoire, puis se voient accorder la nationalité russe, ce qui ouvre la voie à une adoption définitive.

Cette pratique est mise en œuvre avec le soutien des plus hautes instances politiques russes. Le président russe Vladimir Poutine a signé des décrets simplifiant la naturalisation des enfants ukrainiens et a également ordonné de faciliter leur transfert. En conséquence, le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Vladimir Poutine et la Commissaire russe aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, les soupçonnant de déportation et de déplacement illégaux d’enfants ukrainiens.

La communauté internationale a condamné ces agissements à plusieurs reprises. Le 5 avril 2023, 49 pays ont notamment publié une déclaration commune lors d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies pour dénoncer les tentatives de la Russie de justifier la déportation d’enfants.

Le processus de retour de ces enfants demeure complexe et long. Le Bureau du Procureur général d’Ukraine souligne qu’il n’existe actuellement aucune procédure ni mécanisme unique et transparent permettant de rapatrier efficacement les enfants ukrainiens déportés en Russie. Selon Youlia Oussenko, responsable du Département de la protection des intérêts des enfants et de la lutte contre la violence au sein du Bureau du Procureur général, chaque retour est un cas particulier qui requiert un plan d’action individualisé, ainsi qu’une collaboration entre les familles, les agences gouvernementales, les diplomates et les organisations internationales. Elle souligne que même si des milliers de cas de déportation ont été confirmés, seule une petite partie des enfants a pu rentrer et que derrière chaque chiffre se cache le destin d’un enfant et de sa famille. Le processus de retour prend souvent des mois, et la situation est encore plus complexe dans le cas des enfants orphelins, car, selon la représentante du Bureau du Procureur général, la Russie ne se montre pas disposée à engager un dialogue constructif concernant leur retour.

Selon le président Volodymyr Zelensky, au 17 février 2026, l’Ukraine avait réussi à rapatrier environ 2 000 enfants ukrainiens qui se trouvaient dans les territoires temporairement occupés ou avaient été emmenés en Russie. Ce résultat a été obtenu, en partie, grâce à l’initiative « Bring Kids Back UA », qui fédère les efforts du gouvernement, d’organisations de la société civile et de partenaires internationaux.

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