Guerre russo-ukrainienne: qu’est-ce que la filtration ?

Cet article présente une description des procédures de filtration prises à l’encontre des Ukrainiens emmenés de force en Russie.
Yevhen Zakharov04 Mars 2024UA DE EN ES FR IT RU

Російські військові перевіряють чоловіка на одному з блокпостів. Фото: твіттер-акаунт OSINTtechnical

Des militaires russes contrôlent un homme lors d’un passage de check-point. Photo : compte Twitter OSINTtechnical

La Russie a déclenché une guerre à grande échelle pour détruire l’État ukrainien et tous les Ukrainiens qui le défendent et le soutiennent. Et pour cela, elle a opté pour la stratégie de la terre brûlée : toutes les villes qui ont résisté aux attaques russes ont été soumises dès le deuxième jour à des bombardements et à des frappes aériennes contre des civils et des infrastructures civiles. Cela a entraîné la mort et les blessures de dizaines de milliers de civils, la destruction de dizaines de milliers de bâtiments, et des millions de réfugiés ou de personnes déplacées à l’intérieur du pays.

Les activités menées dans les territoires occupés par la Russie ont visé à détruire les Ukrainiens ayant une conscience politique, à intimider tous les autres et à forcer les gens à partir pour la Russie afin de ne laisser en place que des habitants fidèles à la Russie. Cette stratégie est tout à fait cohérente avec la classification de la population ukrainienne en quatre groupes, élaborée, comme l’ont rapporté des chercheurs, par les services de contre-espionnage russes :

  • ceux qui doivent être éliminés / supprimés ;
  • ceux qui doivent être réprimés et intimidés ;
  • ceux que l’on peut inciter à coopérer ;
  • ceux qui sont prêts à coopérer.

Dans cette guerre, de nombreux crimes sont inconnus du public, même de ceux qui essaient de suivre les événements de près. Examinons ici sur l’un d’entre eux : la filtration. Il s’agit d’un processus violent et non réglementé mis en œuvre pour déterminer l’identité des personnes interpellées, leurs contacts sociaux, de leurs opinions et attitudes à l’égard de l’État occupant, si elles représentent ou non un danger pour les autorités ou les services de l’État occupant, et dans quelle mesure elles sont disposées à collaborer avec ces autorités ou ces services et acceptent de le faire. L’objectif de la filtration est d’identifier les personnes ayant des opinions pro-ukrainiennes et déloyales envers le régime d’occupation, en particulier celles qui se considèrent comme Ukrainiennes, refusent d’obtenir un passeport russe et souhaitent conserver leur citoyenneté ukrainienne, puis d’isoler, voire d’éliminer physiquement ces personnes.

Les procédures de filtration ont commencé dans la première moitié du mois de mars 2022 avec le début du transfert forcé des habitants de Marioupol en Russie. Ainsi, le journal Rossiyskaya Gazeta a rapporté que 5 000 Ukrainiens étaient détenus dans le camp de Bezymiannoe (Bezimenne), et qu’ils étaient soumis à des contrôles pour empêcher « les nationalistes ukrainiens qui se font passer pour des réfugiés pour éviter les sanctions » d’entrer en Russie [1]. Les personnes en partance pour Zaporijjia ont également été soumises aux mêmes procédures.

Première étape de la filtration

La filtration se déroule en deux étapes. Au cours de la première étape, l’ensemble du flux de réfugiés doit faire l’objet d’une vérification des documents, d’une prise d’empreintes digitales et d’un premier interrogatoire dans les « points de filtration ». Cette étape peut durer de plusieurs heures à plusieurs jours, en fonction de la longueur de la file d’attente au point de filtration. Une très grande attention est accordée aux hommes, en particulier à ceux en âge de servir dans les forces armées, et ils sont interrogés de manière particulièrement minutieuse, parfois avec violence. Ceux qui mènent ces contrôles cherchent à savoir si la personne a fait partie des forces armées, des forces de l’ordre, des gardes-frontières ou d’autres organismes gouvernementaux nationaux et locaux, ainsi que son positionnement à l’égard de l’Ukraine et de la guerre. On demande aux femmes où se trouve leur mari et s’il sert dans l’armée ukrainienne. Tous les téléphones sont systématiquement vérifiés, à la recherche de contacts avec des militaires, d’inscriptions ou de mélodies pro-ukrainiennes. Tout le monde est déshabillé, sauf les enfants et les femmes de plus de 45 ans : ils cherchent des tatouages indiquant une orientation pro-ukrainienne. Ils recherchent également des éraflures spécifiques sur la peau dues au port d’armes légères et de gilets pare-balles, des éraflures sur l’index de la main droite et des ecchymoses sur l’épaule droite dues au recul lors des tirs. Lorsque des personnes sont soupçonnées de déloyauté envers la Russie, elles sont détenues et maintenues en détention, et les familles sont séparées, même s’il s’agit d’une mère seule ou d’un père seul avec ses enfants. On connaît le cas d’un père qui a été ainsi séparé de trois enfants qui, eux, ont été emmenés en Russie. Immédiatement après sa libération, il a reçu un appel de son fils aîné lui annonçant que s’il ne venait pas les chercher dans les trois jours, ils seraient adoptés. Il s’est immédiatement rendu en Russie et a pu récupérer ses enfants.

De nombreux points de filtration ont été mis en place partout où il y avait des flux de réfugiés quittant les territoires occupés. Des procédures de filtration sont également effectuées aux checkpoints.

Les personnes qui ont passé sans encombre cette première étape de filtration reçoivent un petit certificat sur lequel figurent leur nom, prénom et patronyme, leur date de naissance, un tampon avec l’inscription « vérification des empreintes digitales effectuée », le nom du point de filtration, la date et la signature de la personne qui a effectué la filtration, mais son nom de famille n’est pas indiqué. Ce « certificat » est un laissez-passer dans tous les territoires occupés, et il peut également être utilisé pour entrer sur le territoire de la fédération de Russie ; il doit être présenté à chaque contrôle, avec le passeport. Mais ce papier ne dispense pas de nouveaux contrôles du téléphone, des bagages, des fouilles corporelles, etc.

Талон про проходження фільтрації в Мангуші, фото: фейсбук-сторінка Анатолія Левченка

Certificat de passage de filtration à Manhush, photo : page Facebook d’Anatoli Levtchenko

Il a pu arriver que cette première étape se déroule différemment. Elena, 36 ans, et sa fille de 9 ans s’étaient réfugiées dans le sous-sol d’une école maternelle à Marioupol pour se protéger des bombardements. Les occupants russes les ont fait sortir de leur abri et, en les trompant, les ont incitées à partir pour la Russie.

Voici comment cela s’est passé.

Le 25 mars 2022, des hommes en uniforme avec des brassards blancs sont descendus dans le sous-sol et ont dressé une liste des personnes présentes, en leur disant que c’était nécessaire pour pouvoir leur fournir de l’aide humanitaire. Une fois la liste établie, d’autres militaires, des Tchétchènes, sont arrivés. Ils ont exigé que les gens se rassemblent immédiatement pour être emmenés dans un endroit sûr, car la ville allait être « nettoyée » à la recherche de militaires de l’armée ukrainienne. On leur a dit qu’ils n’avaient pas besoin d’emporter leurs affaires avec eux, car ils seraient de retour dans deux jours. Les militaires ont formé un corridor, avec un soldat tous les 50 mètres le long de la ligne maritime en direction de Vynohradnoïe (un village situé à la sortie est de Marioupol).

Les gens ont été emmenés à Bezymiannoe (un village au bord de la mer d’Azov, à 30 km à l’est de Marioupol) et installés dans une école. Au rez-de-chaussée, il y avait des lits pour les personnes âgées ayant des difficultés à marcher, les autres dormaient aux deuxième et troisième étages. Il n’y avait pas assez de lits : l’école était surpeuplée et les gens continuaient à arriver. La police de la « République populaire de Donetsk » et les employés de l’administration de cette école étaient présentes : elles avaient été envoyées là pour y travailler.

Elena a été amenée là avec un groupe de 540 personnes. Six jours plus tard, dix autobus sont venus chercher les familles avec enfants, mais sans leur dire pour quelle destination. Ce n’est qu’en chemin que les gens ont appris qu’on les emmenait en Russie. L’autobus s’est arrêté au poste de contrôle de Kouïbychevo (région de Rostov, Russie), où les personnes ont dû subir des procédures de filtration. Elles ont d’abord été interrogées au poste de contrôle de la police de la « République populaire de Donetsk » (RPD), dans un conteneur situé en plein champ. Des informations sur les personnes ont été entrées dans des bases de données, leurs documents ont été scannés et le contenu des téléphones portables a été examiné.

Ensuite, il y a eu le checkpoint frontalier de la RPD, où des militaires menaient des interrogatoires et fouillaient les affaires. Il s’agit d’un ancien poste de douane ukrainien. Chaque personne était interrogée une par une. Elena a d’abord été interrogée par un militaire, puis on l’a envoyée dans une salle d’attente, sans lui rendre son téléphone. Sa mère et son enfant étaient dans une autre pièce. Elle a ensuite été de nouveau convoquée pour un interrogatoire. Ils lui ont demandé où elle travaillait, qui étaient ses amis, ce qu’elle avait fait après le début du conflit. Ils lui ont demandé quelle était son positionnement à l’égard de « l’opération militaire russe ». L’interrogatoire a duré environ une heure et demie. On lui a pris ses empreintes digitales et elle a été photographiée de face et de profil. Finalement, elle, sa mère et sa fille ont été emmenées à Kazan.

Dans une interview, Maria Vdovitchenko, 17 ans, a donné une description précise de la vie à Marioupol sous les bombardements incessants, puis sur son départ et les procédures de filtration. Elle raconte entre autres une conversation qu’elle a entendue entre deux soldats de la RPD : « Et tu as fait quoi de ceux qui ne te plaisaient pas ? » — « Je les ai abattus sans réfléchir à deux fois ! »

Deuxième étape de la filtration

Ceux qui sont détenus au terme de la première étape sont envoyés sous escorte pour une filtration plus approfondie pendant 30 jours dans des camps de filtration, qui sont des lieux de privation de liberté, cette période étant parfois multipliée par deux pour les Ukrainiens particulièrement tenaces. Les camps de filtration sont soit d’anciennes institutions pénitentiaires fermées qui ont été rouvertes, soit des lieux non officiels de privation de liberté, où les conditions sont très mauvaises : surpopulation, mauvaise alimentation, souvent pas d’accès à l’eau, à la lumière, à des toilettes, à l’air frais, pas de soins médicaux.

Un site d’information a rapporté que les envahisseurs russes détenaient plus de 3000 civils de Marioupol dans une « prison de filtration » située dans l’ancienne colonie pénitentiaire n°52 dans le village d’Olenivka (région de Donetsk). Un autre média écrivait : « c’est là que sont détenus d’anciens agents des forces de l’ordre, des militants pro-ukrainiens et des journalistes. On sait désormais qu’il existe une deuxième prison de filtration à Olenivka, dans les locaux de l’ancienne colonie pénitentiaire n°120 de Volnovakha ». Des prisonniers de guerre du régiment d’Azov ont également été détenus dans la colonie n°120. Dans la nuit du 28 au 29 juillet 2022, une explosion s’y est produite, causant la mort de 50 prisonniers de guerre.

Voici le récit d’Oleh, ancien enquêteur de la police régionale de Donetsk.

Le 21 mars 2022, il a tenté de quitter Marioupol en direction de Zaporijjia. Il a été arrêté au barrage routier du village de Melekino. Selon lui, d’anciens officiers de police se tenaient au checkpoint et montraient du doigt les policiers qui tentaient de passer. Ils avaient également des listes avec les noms des fonctionnaires. Il a ensuite été conduit à Manhush, au poste de police du district, où il a passé 24 heures, dans une pièce avec 35 autres détenus, dont des policiers, des gardes-frontières, des secouristes du Service national des situations d’urgence. Une jeune femme de l’administrtaion pénitentaire était également détenue avec eux. Il a ensuite été envoyé sous escorte au centre ville de Dokoutchaevsk, dans le Palais de la Culture où avait été installé le centre de filtration. Les civils s’y rendent pour obtenir des laissez-passer, tandis que les détenus sont placés dans la cour arrière de ce bâtiment. Les détenus y sont répartis entre militaires, policiers, autres fonctionnaires et personnes sans documents d’identité. Ils y sont également détenus pendant une journée, avant d’être emmenés à Donetsk les yeux bandés. Dans les locaux de l’ancien département de lutte contre la criminalité organisée (5, rue Youngovskaïa), ils sont placés dans des cellules de 35 à 37 personnes. Leurs empreintes digitales sont relevées, leurs tatouages sont photographiés et ces informations sont rentrées dans les bases de données « Roubej » et « Scorpion ». Ils sont alors considérés comme suspects. Ils sont interrogés et questionnés sur leurs interactions avec Azov, Tornado, et leur implication dans l’enquête sur les infractions commises par des personnes ayant combattu aux côtés de la RPD. Ils sont interrogés sur le lieu où se trouvent les archives, et sur la composition de l’équipe d’enquêteurs, puis sont fortement incités à coopérer.

Après l’interrogatoire, en attendant d’être transférées, les personnes sont envoyées passer un examen médical. Dans l’hôpital où se trouvait Oleh, l’examen a été effectué avec bienveillance. Dans un autre hôpital (selon d’autres personnes), un médecin a suggéré de les abattre sans examen médical.

Après l’examen médical, Oleh a été emmené au centre de détention provisoire de Donetsk. Un protocole de détention administrative de 30 jours calendaires a été établi à son encontre sur la base d’un acte réglementaire interne de la RPD (il ne se souvient plus lequel) portant sur la coopération avec des organisations terroristes. Ensuite, les détenus ont été conduits à la colonie n°120 près de Volnovakha : 35 à 40 personnes par cellule, des toilettes qui ne fonctionnent pas, et pas d’eau ni de nourriture pendant plusieurs jours. Ensuite, la plupart des policiers ont été transférés dans des baraquements. Là, ils pouvaient aller aux toilettes dans la rue, des connaissances pouvaient leur faire passer de la nourriture. Et ils devaient réparer ces baraquements.

Oleh n’a rien dit des interrogatoires dans la colonie pénitentiaire. Il a été libéré le 8 mai.

Dans les prisons de filtration, les interrogatoires sont menés avec la participation d’officiers du FSB, il y est fait recours à la violence et à divers actes de torture, avec toujours le même objectif : briser une personne, obtenir un aveu de loyauté envers la fédération de Russie. Ceux qui passaient cette deuxième étape de filtration étaient libérés au bout de 30 jours après avoir reçu un certificat de filtration et pouvaient se rendre en Russie. Ceux qui ne passaient la deuxième étape de la filtration, qui n’avaient pas plié, recevaient le statut de prisonnier de guerre conformément à la résolution n°31 du 26 avril 2022 du « Comité de défense de l’État de la RPD » et une peine d’emprisonnement de 10 ans, avant d’être envoyés dans des établissements pénitentiaires de la région de Donetsk. Cette résolution totalement illégale et aberrante, même pour les Russes, a été annulée après le « référendum » de fin septembre 2022 sur l’annexion de la RPD à la fédération de Russie, et une partie des prisonniers ont été libérés. On ne sait pas exactement quel pourcentage cela représente ni ce qu’il est advenu des autres. Il existe une version selon laquelle ils auraient été transportés vers des lieux de détention russes où ils auraient été condamnés par des tribunaux russes « pour s’être opposés à l’opération militaire spéciale » (comme cette guerre est nommée en Russie), on connaît au moins un cas de ce type.

Nous ne pouvons pas indiquer le nombre de personnes qui ont été placées dans les camps de filtration ni le nombre de personnes qui en ont été libérées ; nous ne connaissons pas ces données. Cela représente vraisemblablement des dizaines de milliers de personnes.

[1] D’après une publication du journal Guardian

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