Bourreaux de l’usine d’agrégats de Vovtchansk: nouveaux soupçons dévoilés

Un Russe et un habitant de Louhansk sont soupçonnés d’avoir violé les lois et coutumes de la guerre en enlevant une civile, lui tirant une balle près de l’oreille et l’ayant frappée jusqu’à ce qu’elle perde connaissance.
Irina Skatchko25 Janvier 2024UA DE EN FR RU

Катівня у Вовчанському агрегатному заводі. Фото: Національна поліція України Пыточная на Волчанском агрегатном заводе. Фото: Национальная полиция Украины

Salle de torture dans l’usine d’agrégats de Vovtchansk. Photo : Police nationale d’Ukraine

« Du 5 au 20 juin 2022, pendant l’occupation de la ville de Vovtchansk, dans la région de Kharkiv, les suspects, en compagnie d’autres représentants des forces armées de la fédération de Russie, ont maltraité la population civile », a déclaré le service de presse du bureau du procureur. « Ils ont détenu arbitrairement la victime dans sa propre maison et l’ont emmenée sur le territoire de l’usine d’agrégats de Vovtchansk. Profitant de ce que la détenue se trouvait sans défense, ils ont exercé des pressions psychologiques sur elle pendant son « convoyage ». Ils ont pointé une arme sur elle, ont menacé de la tuer et ont tiré un coup de feu près de sa tête ».

Au troisième étage du « centre de torture », les suspects ont menacé d’abattre cette femme et sa famille et l’ont menacée de la torturer à l’électricité.

« Après cela, l’un des suspects a frappé la victime une fois à l’arrière de la tête, suite à quoi elle est tombée au sol et a perdu connaissance », ont déclaré les forces de l’ordre.

À en juger par les signalements et les convocations pour interrogatoires publiés sur le site internet du bureau du procureur général, il s’agit d’Anton Politov et de Zakhar Zoubkov. Le premier est un citoyen de la fédération de Russie qui travaille comme « agent principal du département de lutte contre le trafic de stupéfiants du ministère de l’Intérieur » de la prétendue « République populaire de Louhansk ». Le second, Zoubkov, est un citoyen ukrainien, militant de la prétendue « République populaire de Louhansk », qui gardait des prisonniers illégalement détenus à l’usine d’agrégats.

Politov avait déjà été déclaré suspect par les forces de l’ordre l’été dernier, dans le cadre d’un incident qui s’était déroulé dans la soirée du 5 juin 2022. Deux voitures blanches sans plaque d’immatriculation, avec des lettres « Z » tracées sur le capot, s’étaient approchées de la maison d’un habitant de Vovtchansk. Sans rien expliquer, les occupants avaient commencé à fouiller la propriété, et à passer à tabac le propriétaire. Ils lui avaient donné des coups de pied et l’avaient frappé avec la crosse d’une mitrailleuse. Après cela, ils avaient enfoncé un bonnet sur son visage et il avait été emmené à l’usine d’agrégats de Vovtchansk, où les Russes avaient installé une salle de torture. Là, l’homme avait été frappé avec une matraque en caoutchouc et soumis à des décharges électriques, tout cela dans le but de lui faire dire où se trouvait un de ses proches parents.

À lire : À l’usine de Vovtchansk, les Russes ont « torturé même le prêtre », et À l’usine d’agrégats de Vovtchansk: dans les geôles russes, des méthodes éprouvées en Tchétchénie.

На підприємстві росіяни облаштували ‘справжню катівню’, бо вивозити всіх підозрілих людей до Росії було незручно, — говорить Олег Топорков, якого самого вивозили на допит до Бєлгорода. © Вовчанський агрегатний завод/YouTube На предприятии россияне обустроили ‘настоящую пыточную’, потому что вывозить всех подозрительных людей в Россию было неудобно, — говорит Олег Топорков, которого самого вывозили на допрос в Белгород. © Волчанский агрегатный завод/YouTube

« Les Russes ont installé un « véritable centre de torture » dans l’entreprise, car il aurait été difficile pour eux d’emmener toutes les personnes suspectes en Russie », explique Oleg Toporkov, qui a lui-même été emmené pour interrogatoire à Belgorod. © Usine d’agrégats de Vovtchansk/YouTube

L’été dernier, on a beaucoup entendu parler de l’usine d’agrégats de Vovtchansk. Au cours de la première année de la guerre, les occupants y ont installé un véritable camp de concentration. L’usine, qui fabriquait auparavant des produits militaires, a pu être facilement transformée en centre de torture : en effet, elle disposait d’un puits et d’une alimentation propre en eau, de son propre système d’égouts, d’une clôture avec des barbelés et des caméras vidéo, ainsi que d’entrepôts sécurisés qui sont devenus les cellules où les Russes gardaient les Ukrainiens enlevés : d’anciens soldats de l’ATO (Opération anti-terroriste, contre l’occupation des régions de Louhansk et Donetsk par la Russie), des agents des forces de l’ordre ukrainiennes, des proches de soldats ukrainiens, puis finalement toute personne qui déplaisait aux occupants d’une manière ou d’une autre. Dans certains cas, des civils ont été enlevés pour obtenir de l’argent ou pour mettre la main sur des entreprises.

« Il s’agit de bâtiments isolés avec des murs en béton armé. Certains entrepôts n’ont pas de fenêtres et ont des portes métalliques. Ils sont utilisés comme cellules de détention. Les bureaux sont utilisés pour les interrogatoires. Il y a aussi des entrepôts où les gens sont détenus », expliquait Oleh Toporkov, directeur adjoint de l’usine d’agrégats de Vovtchansk, en 2022.

L’homme, qui a miraculeusement réussi à s’échapper de la zone occupée, a déclaré aux journalistes que toutes les « variétés » d’occupants étaient présentes dans l’usine : des mobilisés des prétendues « République populaire de Donetsk » et « République populaire de Louhansk », leurs milices populaires et agences de sécurité, la Garde nationale russe et des militaires de carrière russes. Tout était dirigé par des gens du FSB, dont les agents menaient principalement les interrogatoires. La sécurité et l’escorte étaient assurées par des personnes de la « République populaire de Donetsk » et de la « République populaire de Louhansk ».

« Les personnes ont été détenues illégalement dans des conditions insalubres, frappées avec des matraques en caoutchouc, se sont fait arracher les ongles et ont été torturées à l’électricité. En outre, les tortionnaires menaçaient leurs victimes de mort et simulaient leur exécution en leur bandant les yeux et en tirant des coups de feu près de leur tête. Les gens étaient détenus ainsi pendant des mois, certains prisonniers sont restés détenus illégalement pendant plus de six mois. Sur les murs des salles de torture, les survivants à ces horreurs ont inscrit le nombre de jours de leur captivité et, en grattant, dessiné des icônes et écrit des prières », a déclaré la police.

Катівня у Вовчанську. Фото: Сергій Болвінов Пыточная в Волчанске. Фото: Сергей Болвинов

Salle de torture à Vovtchansk. Photo : Serhiy Bolvinov

Une étude du GDHK publiée l’année dernière indiquait que pendant l’occupation, les Russes avaient établi un réseau structuré en interne de centres illégaux de détention et de torture pour les civils à Kharkiv : « Dans les lieux de détention de « premier niveau », les militaires russes détenaient les civils pendant une période relativement courte après leur capture ; ces lieux étaient utilisés pour les « interrogatoires » initiaux, accompagnés de torture. Cependant, d’après les témoignages des victimes, ce n’est généralement pas dans ces lieux que les principales décisions concernant le maintien en captivité d’une personne et la poursuite d’interrogatoires répétés ou la libération d’un civil capturé étaient prises. Toutes les victimes qui ont été détenues dans ces lieux de détention et dont les témoignages ont été recueillis et traités par le GDHK ont ensuite été transportées dans des lieux de détention de « second niveau », où une décision pouvait être prise sur la poursuite de la détention ou la libération du captif ».

Le Groupe de Défense des droits humains de Kharkiv a recueilli des témoignages directs de civils détenus et torturés par les Russes dans au moins 15 centres de torture situés dans les territoires temporairement occupés de la région de Kharkiv. L’usine d’agrégats de Vovtchansk a été le site le plus important de détention violente et de torture de civils dans la partie de la région alors occupée.

« L’interdiction de la torture est, de par sa nature juridique, absolue et ne peut en aucun cas être annulée ou restreinte. Le caractère absolu de cette interdiction indique qu’aucune exception à cette règle ne peut être tolérée », note Vladislav Doljko, avocat du GDHK. « Selon les dispositions du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, la torture peut être reconnue comme un crime de guerre (article 8), ou un crime contre l’humanité (article 7) ».

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