Changements démographiques dans les territoires occupés de l' Ukraine en 2022-2023.

Depuis 2014, de très nombreux crimes de guerre, crimes contre l’humanité et autres violations flagrantes des droits humains ont été commis sur le territoire ukrainien.
Vladislav Mirochnitchenko 07 Décembre 2023UA DE EN ES FR IT RU

[demography]

Beaucoup de ces crimes sont de nature systémique et sont mis en œuvre par la Russie dans le cadre d’une politique d’État méthodique. L’un de ces crimes est la modification de la composition démographique de la population des territoires occupés de l’Ukraine.

Tout d’abord, il faut savoir que cette politique russe viole le droit humanitaire international, à savoir l’article 49 de la Convention relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre : « La Puissance occupante ne pourra procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle ». En outre, la réinstallation massive de Russes en Crimée et la déportation d’Ukrainiens depuis cette région peuvent être considérées comme un crime de guerre au sens de l’article 8(2)(a)(vii) du Statut de Rome de la CPI et comme un crime contre l’humanité au sens de l’article 7(1)(d).

La Russie a commencé à mener cette politique dès son occupation de la Crimée. Et à notre grand regret, cette politique de l’État occupant a été une réussite. Selon diverses estimations, près de 800.000 citoyens russes sont arrivés illégalement en Crimée depuis 2014, et environ 100.000 Ukrainiens, ont au contraire quitté la péninsule. Les éléments clés de cette politique dans la péninsule occupée ont été des prêts hypothécaires préférentiels ; l’installation de personnel russe et de leurs familles : militaires, agents des forces de l’ordre, fonctionnaires, personnel médical et éducatif, juges ; l’expulsion d’Ukrainiens vers l’Ukraine continentale, et l’incitation pour les Ukrainiens à aller s’installer sur le territoire russe.

L’État agresseur poursuit cette politique dans les autres territoires occupés depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022. Mais bien entendu, la politique de colonisation n’est pour le moment pas aussi fructueuse qu’en Crimée, car l’intensité des combats ne permet pas de motiver des civils russes à se déplacer en masse vers les territoires occupés. Cependant, les grandes villes ukrainiennes occupées, situées relativement loin de la ligne de front et pouvant être considérées comme « à l’arrière » par les Russes, telles que Marioupol, constituent une exception. En outre, le repeuplement et la reconstruction de ces villes constituent un projet politique pour la Russie, qui doit démontrer à l’audience russe et, si possible, au reste du monde, que les villes sous occupation russe « prospèrent ».

La plupart des informations accessibles dans les sources ouvertes concernent la mise en œuvre de cette politique à Marioupol occupée. On peut notamment citer les exemples suivants, très illustratifs du point de vue des intentions de l’État occupant :

  1. le ministère de la construction, du logement et des services communaux de la fédération de Russie a déclaré qu’il était prévu de construire plus de 600.000 m² carrés de logements en immeubles à Marioupol entre 2022 et 2025. La construction de ces logements a été confiée au « complexe de construction militaire du ministère russe de la Défense », qui, immédiatement après l’occupation de Marioupol, a commencé des constructions illégales dans la ville ;
  2. le 1er juillet 2023, Piotr Andryushchenko, conseiller du maire de Marioupol, a déclaré que près de 40.000 Russes s’étaient installés illégalement à Marioupol depuis l’occupation ;
  3. comme le rapporte le Centre pour la résistance nationale : « L’ennemi a élaboré un « plan de développement » pour Marioupol temporairement occupée, prévoyant une augmentation de sa population d’environ 300.000 habitants grâce à une immigration en provenance de la fédération de Russie. Les changements démographiques prévus doivent être réalisés d’ici 2035 ».

Par ailleurs, les autorités ukrainiennes ont déjà annoncé la présence probable d’enseignants russes dans les territoires occupés.

Le nombre important d’annonces sur des sites internet russes de recherche d’emploi recrutant des personnes des régions de Russie et des pays de la CEI pour aller travailler dans les territoires occupés de l’Ukraine prouve les intentions de la fédération de Russie de contribuer au changement démographique des territoires occupés. Il s’agit en particulier d’ouvriers du bâtiment, d’agents des forces de l’ordre, de médecins, etc. Certains d’entre eux concluent des contrats temporaires, mais d’autres peuvent rester dans les territoires occupés de l’Ukraine, tentés par des salaires souvent plusieurs fois supérieurs à ceux des régions russes. De manière assez éloquente, le Centre pour la résistance nationale rapporte ainsi que le nombre de migrants illégaux d’Asie centrale dans les territoires occupés de l’Ukraine a déjà atteint 100.000 personnes.

Selon les informations opérationnelles de l’état-major des forces armées ukrainiennes, « les occupants russes continuent de recourir à la pratique de la relocalisation artificielle et de l’assimilation forcée des Ukrainiens dans les territoires temporairement occupés de l’Ukraine. Ainsi, dans le district de Henitchesk, dans la région de Kherson, les occupants ont commencé à expulser de force vers la Russie des citoyens ukrainiens qui n’avaient pas encore reçu ou refusé de recevoir la citoyenneté russe, notamment des familles avec enfants et des personnes âgées. Dans leurs habitations s’installent alors des occupants, composés de représentants des minorités nationales issues des couches à faible revenu de la population de la fédération de Russie ».

Il faut aussi mentionner le lancement par la fédération de Russie d’un vaste programme de soutien aux prêts hypothécaires préférentiels pour l’achat de logements dans les territoires occupés des régions de Kherson, Zaporijjia, Donetsk et Louhansk. Les conditions de prêt hypothécaire dans les territoires occupés et pour les personnes résidant dans ces territoires sont beaucoup plus attrayantes que celles des autres programmes disponibles. Cela contribuera directement au mouvement de résidents russes vers les territoires occupés et créera en même temps des conditions attractives pour que les Ukrainiens des territoires occupés aillent s’installer en Russie. L’introduction de ce programme n’a pu se faire que pour des raisons politiques, et au regard de l’expérience de la mise en œuvre d’une politique équivalente en Crimée occupée, nous pouvons affirmer avec certitude que les prêts hypothécaires préférentiels deviendront également l’un des principaux piliers de la politique de colonisation de la Russie dans d’autres territoires occupés de l’Ukraine.

En résumé, on peut dire que la politique russe actuelle visant à modifier la composition démographique de la population des territoires ukrainiens occupés est la continuation directe de la politique mise en œuvre depuis 2014, notamment en Crimée. Dans le contexte de combats intenses et de « loi martiale » illégalement introduite par les Russes sur ces territoires, l’arrivée de migrants russes reste relativement limité, de sorte que les processus de modification de la composition démographique de la population sont lents et ne sont pas encore permanents. Toutefois, il ne fait aucun doute que si le conflit venait à « être gelé », des centaines de milliers d’Ukrainiens qui ont quitté les territoires occupés n’y reviendraient jamais, et des centaines de milliers de citoyens russes prendraient rapidement leur place.

Partager l'article