Il pensait que la place d’un honnête homme en Russie aujourd’hui ne peut être qu’en prison

À propos d’Oleg Orlov.
14 Mars 2024UA DE EN ES FR RU

Олег Орлов

Oleg Orlov, coprésident du Conseil du Centre de défense des droits humains « Memorial »

Le 27 février, au tribunal Golovinski de Moscou, la juge Elena Astakhova a condamné le défenseur russe des droits humains Oleg Orlov à une peine de deux ans et demi de détention en colonie pénitentiaire de régime général, au titre de l’article sur la « discréditation répétée » de l’armée. Le 26 février, le ministère public avait requis 2 ans et 11 mois. Le défenseur des droits humains se trouve actuellement au centre de détention provisoire Kapotnia-7.

Totalitarisme fasciste

Auparavant, Oleg Orlov avait déjà été jugé pour ce motif.

En novembre 2022, le média français Mediapart a publié un de ses articles en français sous le titre « Ils voulaient le fascisme. Ils l’ont eu ». Oleg a publié ce texte en russe sur sa page Facebook. Il y écrivait que la guerre en Ukraine était un coup dur pour l’avenir de la Russie et il condamnait pleinement les opérations militaires. Quant au régime de la fédération de Russie, il le qualifiait de « fasciste », écrivant : « Le pays, qui s’est éloigné il y a trente ans du totalitarisme communiste, est retombé dans le totalitarisme, mais désormais fasciste ».

Le tribunal a estimé que cette tribune visait à discréditer les forces armées russes et a condamné Orlov à une amende de 150 000 roubles. Cependant, le parquet a fait appel de cette décision, et la cour d’appel a renvoyé l’affaire au ministère public afin qu’il détermine le mobile de l’infraction, qui a été rapidement trouvé : haine idéologique « contre les valeurs spirituelles, morales et patriotiques traditionnelles russes » et haine envers les militaires russes.

Et en appel, le tribunal a arrêté Oleg.

Toutefois, cette peine de 2,5 années de prison ainsi que l’amende précédente constituent avant tout des représailles envers Orlov pour avoir appelé les choses par leur nom. En effet, dans la réalité russe actuelle, toute critique des services de l’État ou toute opinion divergente de la position officielle constitue en elle-même un crime.

Tentative de faire taire la voix du mouvement de défense des droits humains

Dans sa dernière déclaration devant le tribunal, Oleg a déclaré : « Dans notre pays, l’État contrôle à nouveau non seulement la vie sociale, politique et économique, mais il s’arroge également un contrôle total sur la culture et la pensée scientifique, et il envahit la vie privée. Il devient omniprésent. Et nous voyons cela. Au cours des quatre mois et quelques qui se sont écoulés depuis la fin de mon premier procès devant ce même tribunal, de nombreux événements ont montré à quelle vitesse notre pays s’enfonce de plus en plus dans ces ténèbres ».

Dans un communiqué, le Centre de défense des droits humains « Memorial » déclare : « La condamnation d’Oleg Orlov est une tentative d’étouffer la voix du mouvement de défense des droits humains en Russie ainsi que toute critique de l’État. Les autorités russes doivent immédiatement abandonner toutes les charges retenues contre Orlov. Liberté pour tous les prisonniers politiques ! ».

Le 27 février 2024, des centaines de personnes étaient présentes dans la salle d’audience pour soutenir Orlov : il y avait tant de gens qu’une file d’attente s’était formée. Il s’agissait de défenseurs des droits humains, de diplomates, d’amis et de personnes simplement concernées, ainsi que de représentants des ambassades de pays tels que la République tchèque, la Pologne, le Portugal, l’Australie, l’Autriche, la Grande-Bretagne, le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Lettonie, l’Allemagne, la France, les États-Unis, la Suède, la Suisse, la Norvège, la Belgique, les Pays-Bas, la Slovénie et le Danemark. Étaient également présent Roland Galharague, ambassadeur de l’UE et Lynn Tracy, ambassadrice des États-Unis.

« Avec Oleg, nous avons participé à la création de « Memorial ». Mais la chose la plus importante que nous ayons créée, c’est une équipe. Une équipe qui continuera à travailler, qu’Oleg soit en liberté ou non. Nous allons donc travailler. Et vivre. Et espérer qu’un jour, quoiqu’il arrive, ce qui se passe aujourd’hui prendra fin », a déclaré Tatiana Kassatkina, défenseure des droits humains et épouse d’Oleg.

Олег Орлов

Oleg Orlov, coprésident du Centre de défense des droits humains « Memorial »

Simulacre de justice

Le Centre de défense des droits humains « Memorial » et 31 autres organisations de défense des droits humains ont publié une déclaration commune sur la condamnation injuste et politique d’Oleg Orlov. Il s’agit notamment de Human Rights Watch, d’Amnesty International, de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), du Centre pour les libertés civiles, de l’Organisation mondiale contre la torture, de l’Institut Andreï Sakharov, du Centre de défense des droits humains « Viasna » et d’autres.

« O. Orlov, né en 1953, est l’un des défenseurs des droits humains les plus célèbres de Russie. Il a consacré sa vie à documenter les violations des droits humains et à aider les victimes de violences arbitraires. Son « crime » se résume à avoir protesté contre la guerre du Kremlin en Ukraine et contre l’escalade de la répression en Russie. Le procès Orlov est une parodie de justice et une atteinte au droit fondamental à la liberté d’expression. O. Orlov, qui a été interpellé dans la salle d’audience, va faire appel de cette condamnation injustifiée.

Les autorités russes doivent immédiatement mettre fin à la persécution d’Orlov et le libérer, ainsi que tous ceux qui sont derrière les barreaux pour avoir exercé leurs droits fondamentaux, y compris le droit de critiquer publiquement les autorités qui violent leurs obligations juridiques internationales. Les principaux acteurs internationaux doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour obtenir la libération d’O. Orlov et tenir les autorités russes pour responsables des violations flagrantes et systématiques des droits de l’homme », indique le communiqué.

Un homme d’honneur

Oleg Orlov est l’un des cofondateurs de « Memorial », organisation lauréate du prix Nobel de la paix 2022. Il a consacré sa vie à la lutte pour les droits humains en Russie et s’est opposé à toutes les guerres depuis plus de 30 ans. C’est un véritable homme d’honneur, qui se bat pour de vraies valeurs, et pas seulement en paroles, puisqu’il a notamment sauvé des soldats russes qui avaient capturés pendant la guerre de Tchétchénie.

« Oleg est un homme d’une honnêteté et d’une responsabilité fondamentales. Il a dû abandonner sa science adorée, la biologie, pour défendre les droits et libertés des personnes dans des situations où la loi ne fonctionne pas. Je suis fière de le connaître.

Tout au long de ces 10 années de guerre, nous avons travaillé main dans la main avec « Memorial » pour défendre des citoyens ukrainiens illégalement détenus au cours de l’agression russe. Oleg a personnellement participé à des missions conjointes que nous avons organisées sur le terrain pour documenter les crimes de guerre. Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas vous raconter maintenant, mais j’exprime simplement ma gratitude et mon admiration pour le courage d’Oleg Orlov

Je l’ai rencontré, ainsi que d’autres collègues de « Memorial », il y a de nombreuses années, lorsque j’ai commencé à travailler dans le domaine de la défense des droits humains. Je me souviens qu’il m’a raconté que pendant la guerre de Tchétchénie, lors des négociations avec les combattants de Chamil Bassaïev, lui et plusieurs de ses collègues avaient accepté de devenir des otages volontaires afin de garantir la mise en œuvre des accords conclus sur l’échange de prisonniers. En fait, il est redevenu cet otage aujourd’hui, car même après l’ouverture contre lui d’une procédure pénale pour motif politique, il n’a pas cherché à partir à l’étranger, mais a décidé de se battre jusqu’au bout et de prouver par son propre exemple que son article sur le régime fasciste en Russie, pour lequel il a été jugé, était exact et véridique », a déclaré la directrice du Centre pour les libertés civiles, Oleksandra Matviïtchouk.

Олег Орлов та Олександра Матвійчук

Oleg Orlov et Oleksandra Matviïtchouk

« Notre première rencontre personnelle a eu lieu lorsque j’ai « récupéré » Oleg Orlov, qui avait été détenu par des gardes-frontières ukrainiens à son arrivée à la gare de Kharkiv en 2015. Ceux-ci l’avaient arrêté pour déterminer dans quel but ce citoyen russe était venu à Kharkiv au plus fort de l’affrontement armé. Ils l’ont relâché immédiatement lorsque nous avons prouvé qu’il s’agissait d’un de nos collègues, défenseur des droits humains.

Avec Oleg Orlov, nous nous sommes rendus en 2015-2016 dans les territoires proches de la ligne de séparation. Nous avons été à Severodonetsk, Volnovakha, Marioupol, Stanitsia Loukhanska, Toretsk, Bakhmout, Marïnka, Krasnohorivka et dans de nombreuses autres villes et villages. Notre objectif était de collecter des données sur les dommages causés par la guerre à la population de ces territoires et d’enregistrer les faits de violation des droits des personnes. Oleg menait justement des recherches dans les territoires contrôlés et non contrôlés. Il était passé par l’Ukraine parce qu’il ne voulait pas enfreindre les lois ukrainiennes. Dans les territoires occupés, la collecte de données représentait un gros risque, et Oleg et son collègue prenaient des risques très sérieux en raison du manque de permis spécifiques, mais heureusement, cette mission pour l’essentiel humanitaire s’était terminée avec succès.

Nous étions à Marioupol pendant les rassemblements pro-russes, auxquels ont participé principalement des personnes âgées. Les gens étaient hostiles aux défenseurs des droits humains, mais Oleg a réussi à les interroger grâce à son passeport russe et à sa capacité à faire preuve d’une certaine naïveté au moment opportun. Notre objectif était de réaliser une étude sur les violations des droits humains, puis un rapport conjoint du Groupe de défense des droits humains de Kharkiv et du « Memorial » russe. À mon avis, ça a été l’un des meilleurs rapports que nous ayons présentés au Parlement européen pendant cette période.

En 2022, nous avons participé ensemble à la procédure d’attribution du prix Nobel à Oslo. Oleg Orlov représentait « Memorial », qui était alors déjà interdit en Russie. J’ai été stupéfait de voir qu’au cours d’un rassemblement public sur la place de la gare, Oleg a prononcé un discours et s’est adressé à des centaines de personnes, soulignant que la Russie était un État fasciste qui commettait un certain nombre de crimes de guerre. C’était un discours fort et vrai. J’ai demandé à Oleg s’il avait décidé de ne pas retourner en Russie, mais il m’a dit que non.

Oleg avait la possibilité de partir à l’étranger et d’y rester : des représentants des autorités, qui souhaitaient qu’il ne revienne pas, lui en avaient parlé directement. Mais il est retourné en Russie en toute conscience et s’est retrouvé avec une peine ferme : 2,5 ans de prison pour absolument rien. À 70 ans, c’est une lourde peine. La raison de cette sanction est un article qu’il a publié et dans lequel il appelait la guerre par son nom et accusait la Russie de l’avoir déclenchée », raconte Oleksandr Pavlitchenko, directeur exécutif de l’Union ukrainienne d’Helsinki pour les droits humains.

Олег Орлов

Oleg Orlov alors qu’il documentait la guerre dans l’est de l’Ukraine.

Олег Орлов

Oleg Orlov

« Je connais Oleg depuis la fin des années 1980. Lorsque je suis entré au conseil d’administration de « Memorial » International en 1994, Oleg et moi nous sommes vus régulièrement car il en était également membre. Depuis, nous échangions beaucoup car il était l’un des rares membres du conseil d’administration à s’impliquer dans les droits humains, comme moi.

Oleg est un homme très courageux. Il s’est rendu dans tous les points de tension où des conflits armés avaient éclaté ou étaient sur le point d’éclater, et il tentait d’en déterminer les causes. Il a essayé d’être un négociateur, de réconcilier les parties adverses et prévenir la violence. En outre, Oleg a beaucoup aidé Sergueï Kovalev, qui a d’abord été le chef de la commission parlementaire des droits humains, puis le premier médiateur de la Fédération de Russie. Mais en tant qu’homme modeste, il est toujours resté dans l’ombre.

Après 2014, Oleg a commencé à effectuer des missions d’observation en Ukraine sur le territoire du conflit armé. Lui et Ian Rachinski se sont rendus en territoire contrôlé avec nos enquêteurs du Groupe de défense des droits humains de Kharkiv, puis sont allés seuls dans les territoires non contrôlés.

Олег Орлов

Oleg Orlov et Ian Rachinski

Олег Орлов

Oleg Orlov, Ian Rachinski et Lioudmila Klotchko (Groupe de défense des droits humains de Kharkiv)

Nous avons travaillé ensemble à de nombreuses reprises pour secourir des citoyens russes réfugiés, en particulier des Tchétchènes.

Il était évident que les autorités russes ne voulaient pas le condamner à la prison ferme. Ils lui ont suggéré de diverses manières d’émigrer. On le laissait aller dans tous les pays où il voulait aller. Ses amis ont tenté de le persuader d’abandonner l’idée de voir jusqu’où iraient les autorités. Mais Oleg pensait qu’il fallait consolider le cercle de la liberté en Russie. En attendant de voir s’il allait être emprisonné ou non, il a testé ce qu’on pouvait faire et ce qu’on ne pouvait pas faire en Russie. Moi aussi j’ai tenté de le persuader de partir, lui proposant diverses activités communes à l’étranger, il était même intéressé, mais il a quand même fait son choix, comme il l’entendait.

Suite à son article « Ils voulaient le fascisme. Ils l’ont eu », il a d’abord été condamné à une amende de 150 000 roubles. Mais il a fait appel de cette décision, estimant que cette sanction était inappropriée, car il n’avait enfreint aucune loi et n’avait fait qu’exprimer son opinion. Après cela, les autorités russes étaient furieuses : elles l’ont déclaré agent de l’étranger et ont très rapidement créé un nouveau chef d’accusation, dont le motif était déjà la haine idéologique. Honnêtement, il est difficile de comprendre de quoi il s’agit. Lors du nouveau procès, il a refusé de participer à la procédure, où seul l’avocat de la défense est resté, parce qu’il avait peur de nuire à ses amis témoins de la défense (comme par exemple Dmitri Mouratov, rédacteur en chef de « Novaya Gazeta », lauréat du prix Nobel de la paix en 2021). Il s’est réservé le droit de parler en dernier et, pendant toute la durée du procès qui a duré plusieurs jours, il était assis et lisait Le procès, de Franz Kafka. L’issue du procès (2,5 année de captivité) avait été fixée avant même qu’il ne commence.

Oleg a été menotté directement dans la salle d’audience. Il fallait voir son visage. Il souriait triomphalement. Le lendemain, l’avocat qui est allé le voir a dit qu’il n’avait jamais vu un condamné d’aussi bonne humeur. Il avait obtenu ce qu’il voulait : être mis en prison. Il pensait que la place d’une personne honnête dans la Russie d’aujourd’hui ne pouvait être qu’en prison.

Oleg est un militant des droits de l’homme, notre allié. Par quatre fois, il a protesté publiquement et individuellement en Russie contre la guerre en Ukraine. Et par quatre fois, il a été arrêté. Il était déjà menacé d’emprisonnement. Il a prouvé qu’il y a des gens en Russie qui sont contre le régime de Poutine, contre la guerre, pour l’Ukraine. C’est une démonstration du fait que tous les Russes ne pensent pas comme Poutine et son entourage », a déclaré le directeur du GDHK, Yevhen Zakharov.

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