Yevhen Zakharov: « Dans aucun autre pays je n’ai vu un élan de soutien à l’Ukraine aussi manifeste qu’en Suède »

À la mi-mai s'achève le projet que le Groupe de défense des droits humains de Kharkiv a mené en partenariat avec l’organisation suédoise Östgruppen för demokrati och mänskliga rättigheter (Groupe de l’Est pour la démocratie et les droits humains), avec le soutien financier de l’Institut suédois (SI).
Iryna Skatchko 14 Mai 2026UA DE EN ES FR RU

© Anders Mattsson © Anders Mattsson

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Dans le cadre de ce projet, les défenseurs des droits humains ont tenté de localiser les prisonniers ukrainiens détenus en Russie, apporté une aide juridique à leurs proches et tout mis en œuvre pour ramener ces prisonniers chez eux. Nous avons interrogé Yevhen Zakharov, directeur du Groupe de défense des droits humains de Kharkiv, sur les résultats du projet et la collaboration fructueuse avec ces partenaires suédois.

— Vous venez de rentrer de Suède, où vous vous êtes rendu à l’invitation de l’Östgruppen för demokrati och mänskliga rättigheter. Quelles impressions avez-vous gardées de ce séjour ?

— Nous avons été très bien accueillis. Nos partenaires suédois nous avaient organisé un programme bien rempli. Au Parlement suédois, nous avons longuement discuté de la situation en Ukraine avec plusieurs députés. Nous avons également visité le centre de détention provisoire de Stockholm, où l’on nous a montré les cellules et expliqué la structure de l’ensemble du système pénitentiaire suédois. C’était très intéressant. Nous avons eu une rencontre passionnante avec un juge de la cour d’appel. Elle devait durer une heure, mais nous avons discuté pendant deux heures et demie et nous ne pouvions plus nous arrêter ! Nous avons également pris la parole lors de deux rassemblements. En Suède, trois rassemblements sont organisés chaque semaine contre la guerre déclenchée par la Russie : le dimanche, le lundi et le mercredi. Le dimanche, ils ont lieu en plein centre-ville. Le mercredi, des gens se rassemblent devant l’ambassade de Russie et scandent : « Arrêtez la guerre ! ». C’est lors de ces deux rassemblements que j’ai pris la parole. Nous avons également eu une rencontre intéressante à l’ambassade d’Ukraine en Suède. Nous y avons parlé des prisonniers ukrainiens, car leur détention en Russie et dans les territoires occupés est au cœur de notre projet. Nous avons rendu visite à l’Institut suédois, qui est un de nos bailleurs de fonds et qui nous avait accordé cette subvention. Au ministère des Affaires étrangères, nous avons rencontré des représentants du département en charge de l’Ukraine. Là encore, nous avons eu une discussion sérieuse et professionnelle sur la situation du conflit et sur nos prisonniers… Nous avons également visité un institut de recherche gouvernemental. spécialisé dans l’Europe de l’Est, et notamment l’Ukraine (le Centre d’études sur l’Europe de l’Est de Stockholm).
Nous avons également rencontré l’ONG Civil Rights Defenders, à qui nous avons présenté notre travail…

Зустріч в посольстві України у Швеції © Anders Mattsson Встреча в посольстве Украины в Швеции © Anders Mattsson

Rencontre à l’ambassade d’Ukraine en Suède © Anders Mattsson

— À votre avis, quel est le niveau d’information des Suédois sur la situation en Ukraine ? Les Européens ont-ils été surpris par certaines de vos déclarations ?

— Nous sommes intervenus au Parlement pour évoquer le sort des prisonniers ukrainiens. Et je pense que les personnes qui nous écoutaient n’avaient pas imaginé l’ampleur des tortures et des mauvais traitements que subissent nos prisonniers, qu’ils soient civils ou militaires. Ces personnes ne savaient pas qu’il y avait autant de prisonniers civils dans les lieux de détention en Russie et dans les territoires occupés. Plus de 16 000 ! Ce chiffre les a sidérés. Dans l’ensemble, je tiens à dire que je me suis rendu dans de nombreux pays d’Europe au cours de ces quatre années de guerre. Et dans aucun autre pays je n’ai vu un élan de soutien à l’Ukraine aussi manifeste : il s’agit d’un engagement fort en faveur de l’Ukraine, de ses intérêts dans cette guerre, tant de la part de la société que de l’État. Ici, la société et l’État ne font qu’un. La Suède est l’un des pays qui nous soutient le plus. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même lors de ce séjour. À aucun moment je n’ai entendu ces « d’un côté..., mais de l’autre... », ni le moindre doute quant à savoir qui est l’agresseur et qui est la victime dans cette guerre. La Suède nous apporte un soutien inestimable, et nous lui en sommes reconnaissants !

Відкриття виставки Янголи Харківщини в Парламенті Швеції © Anders Mattsson Открытие выставки Ангелы Харьковщины в Парламенте Швеции © Anders Mattsson

L’exposition « Les anges de la région de Kharkiv » au Parlement suédois © Anders Mattsson

— Deux anciens prisonniers de guerre, Natalia Chylo et Youriy Chapovalov, ainsi que Tetiana Matyach-Mirna, une habitante de Kharkiv qui a perdu son fils de onze ans lors d’un bombardement russe, vous ont accompagnés en Suède. Leurs histoires ont-elles touché le public suédois ?

— Natalia et Youriy ont tous deux longuement évoqué leur détention : dès le premier jour, lors d’un rassemblement, puis à l’occasion d’autres événements publics, d’une table ronde au Parlement et d’un débat public. Les Suédois étaient stupéfaits : comment pouvait-on être accusé d’espionnage et, de surcroît, condamné à une peine aussi lourde que celle de Youriy Chapovalov (13 ans de prison) pour avoir simplement exprimé ses opinions ? Youriy et Natalia ont par la suite déclaré avoir ressenti un soutien incroyable en Suède. Lors d’un de ces événements publics, les Suédois ont même organisé une collecte de fonds en leur faveur. Une exposition dédiée à la mémoire des enfants tués dans la région de Kharkiv, intitulée « Les Anges de la région de Kharkiv », a par ailleurs été inaugurée au Parlement suédois. Tetiana Matyach-Mirna y a pris la parole. De nombreuses personnes, dont des députés, ont assisté à cette inauguration, posant beaucoup de questions… Je peux dire que les visiteurs ont été très touchés par ces témoignages… Karina Odebrink, députée suédoise du Parti social-démocrate et, depuis 2025, rapporteuse spéciale de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE pour les enlèvements et les déportations d’enfants ukrainiens par la Russie, nous a beaucoup aidés à organiser l’exposition « Les Anges de Kharkiv », qui est d’ailleurs toujours en cours.

Тетяна Матяш-Мирна © Anders Mattsson Татьяна Матяш-Мирная © Anders Mattsson

Tetiana Matyach-Mirnaya © Anders Mattsson

Євген Захаров і Каріна Одебрінк, депутатка Ріксдагу, спеціальна доповідачка Парламентської асамблеї ОБСЄ © Anders Mattsson Евгений Захаров и Карина Одебринк, депутат Риксдага, специальный докладчик Парламентской ассамблеи ОБСЕ © Anders Mattsson

Yevhen Zakharov et Karina Odebrink, députée du Riksdag et rapporteuse spéciale de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE © Anders Mattsson

— L’objectif général du projet était de défendre les personnes emprisonnées par la Russie. Beaucoup d’entre elles ont déjà été condamnées. Et ces derniers temps, ces procès se sont multipliés...

— Oui, le nombre de condamnés augmente. Au total, environ 3 000 Ukrainiens ont déjà été condamnés. La majorité d’entre eux, soit environ 2 400 personnes, sont des militaires. Notre base de données recense un peu plus de 1 000 condamnés, mais il y en a environ 3 000 au total. Début 2024, on n’en comptait que quelques dizaines. Leur nombre a considérablement augmenté entre 2024 et début 2026.

En quoi ces procès sont-ils particuliers ?

— Ils sont toutes fabriqués de toutes pièces : toutes les preuves ont été obtenues sous la torture, tant auprès des civils que des militaires. La preuve principale réside dans les aveux des accusés. Il faut également préciser que toutes les personnes capturées sur le territoire de la fédération de Russie ont été automatiquement accusées d’actes terroristes, de tentative d’actes terroristes ou de préparation d’actes terroristes, selon les circonstances dans lesquelles elles ont été arrêtées. Ces personnes écopent de peines très lourdes, dont les trois ou cinq premières années sont purgées en régime carcéral. Le reste de la peine va de 15 à 30 ans en régime de haute sécurité et peut aller jusqu’à la réclusion à perpétuité. Pour le régime carcéral, les Ukrainiens détenus sont répartis dans 7 prisons russes, et nous savons exactement lesquelles. C’est pourquoi nous essayons de les retrouver. Les proches des prisonniers, leurs épouses, leurs mères, consultent nos avocats et envoient à ces prisons des demandes de renseignement. Certaines de ces prisons répondent, parfois même assez poliment, qu’elles détiennent ou non la personne en question. D’autres refusent tout simplement de répondre, invoquant une disposition réglementaire ou la prétendue impossibilité de divulguer des données personnelles.

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Le projet comprenait également la création d’une base de données répertoriant tous les cas de disparitions, de détentions, de captivité…

— Oui, dans le cadre de ce projet, nous avons créé une base de données pratiquement quasiment à partir de zéro. Nous avions commencé à y travailler un peu avant le lancement du projet, vers octobre 2024 (alors que le projet a officiellement démarré le 1er janvier 2025). Parmi les associations, je pense que nous possédons actuellement la plus grande base de données en Ukraine sur les prisonniers de guerre et les détenus civils. Seules les agences gouvernementales qui traitent de cette question disposent de plus d’informations. Le Centre de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre possède bien sûr une base de données plus importante. Si nous trouvons des informations qu’ils n’ont pas, ils les ajoutent alors à leur base de données et les vérifient. Et de temps à autre, nous comparons également nos propres données avec les leurs. D’une manière générale, nous collaborons avec eux en permanence. Et ce qui est plaisant, c’est que nos relations de travail sont très fructueuses, je dirais même amicales. Bien sûr, il y a certaines choses qu’ils ne peuvent pas nous communiquer, nous le comprenons et faisons preuve de compréhension. Et d’une manière générale, sans cette coordination des actions avec les organismes publics, le travail est tout simplement impossible.

— Quels autres résultats ce projet a-t-il apportés, outre la création de cette base de données ? Avez-vous atteint les résultats escomptés ?

— La base de données est seulement un outil de travail, un outil de recherche. Nous avons localisé 3 671 prisonniers. Je tiens d’ailleurs à préciser qu’il y en avait plus en réalité, soit 4 000 au total. Mais pendant la durée du projet, de nombreux échanges de prisonniers ont eu lieu. 2025 a été l’année où plus de la moitié des personnes échangées depuis le début de la guerre ont pu rentrer chez elles. Cette année, cinq échanges ont déjà eu lieu et j’espère qu’il y en aura d’autres en mai. Ainsi, grâce à notre travail de recherche, dans le cadre de ce projet et de celui mené par Chemonics, nous avons retrouvé à ce jour 3 671 personnes détenues. Ce sont là les résultats de notre travail. Car connaître le lieu de détention d’un prisonnier est primordial : savoir où une personne est détenue nous permet d’envisager son échange. C’est la première étape. Ensuite, selon la loi russe, les avocats peuvent rendre visite aux prisonniers déjà condamnés, leur parler en tête-à-tête, s’informer de leurs problèmes, leur apporter une aide humanitaire, leur remettre des colis, déposer de l’argent sur un compte personnel afin qu’ils puissent acheter des produits alimentaires ou des cigarettes au magasin de l’établissement pénitentiaire… Plus nous en savons sur le lieu de détention des prisonniers, plus nous pouvons aider de personnes : nous renseigner sur leur état de santé, leur apporter des médicaments. Nous avons eu des cas concrets où, par exemple, un détenu s’était vu refuser des soins médicaux. Nous nous sommes adressés à la médiatrice russe, Mme Moskalkova. Elle a réagi en dépêchant des agents sur place pour vérifier l’exactitude de nos informations. Le détenu a été admis dans un hôpital civil à l’extérieur de la colonie pénitentiaire, à Saratov. Aujourd’hui, il est en bonne santé.

Il s’agit d’un prisonnier condamné ?

— Oui, c’est un détenu condamné. On ne peut pas avoir accès aux détenus non condamnés. Ils sont pour la plupart maintenus au secret, sans aucun contact avec l’extérieur. Cela dépend toutefois beaucoup de la colonie, les situations varient énormément. Je peux dire qu’à Grozny, par exemple, l’attitude envers les prisonniers de guerre et les civils ukrainiens était très bienveillante. Ils pouvaient appeler chez eux, ils étaient bien nourris et n’étaient pas battus. Dans la colonie pénitentiaire de Dimitrovgrad, les condamnés comme les détenus non condamnés sont traités normalement. Là-bas, grâce au service « Zona-Telecom », nos compatriotes peuvent recevoir et écrire des lettres. Bien sûr, cette correspondance passe par la censure, mais cette possibilité existe tout de même. Ils sont nourris correctement et ne sont pas torturés. J’ai entendu dire par des avocats russes que c’était la meilleure prison de Russie. Bref, comme toujours, tout dépend des gens.

— Le projet se termine le 15 mai. Comment pourrons-nous exploiter ses résultats à l’avenir ?

— Grâce aux informations que nous avons pu recueillir, nous pouvons continuer à aider les Ukrainiens en captivité. Nous pouvons notamment leur apporter notre aide par l’intermédiaire de nos collègues russes. Nous pouvons mettre en relation la famille d’un prisonnier avec des avocats russes. La famille peut conclure un accord avec l’avocat, conformément à la législation russe. Cet accord permet aux avocats de rencontrer le prisonnier, de lui transmettre des messages de ses proches et de prendre de ses nouvelles. Tout cela est possible grâce aux informations que nous avons recueillies au cours de ce projet. Nous poursuivrons ce travail. En effet, notre base de données contient à elle seule 9 253 personnes disparues. On ignore si elles sont en vie et, si elles le sont, où elles se trouvent. Nous devons persévérer.

Un rapport analytique sur les Ukrainiens disparus en raison de la guerre, préparé par le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv et Östgruppen för demokrati och mänskliga rättigheter, est disponible à l’adresse suivante.

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