Exécutions sans sommation et selon des listes

Sur quels schémas se sont déroulés les homicides volontaires dans la région de Kyiv ?
Hanna Kortchmar30 Mai 2024UA DE EN ES FR RU

Ілюстрація: © Марія Крикуненко Иллюстрация: © Мария Крикуненко

Illustration : © Maria Krikounenko

Durant l’occupation de la région de Kyiv, les militaires russes ont tué sans discernement plusieurs centaines de civils par armes à feu. Voir notre enquête pour plus de détails.

Entre le 24 février 2022 et le 15 mai 2024, les documentalistes de l’initiative T4P (« Tribunal pour Poutine ») ont recensé 1077 cas d’homicides intentionnels de civils ukrainiens dans les territoires temporairement occupés. Parmi eux, 480, soit près de la moitié, l’ont été dans la région de Kyiv. Lors de visites sur le terrain, il a été possible d’identifier 380 victimes et 177 de leurs proches. Au moins huit auteurs sont impliqués dans des procédures pénales et doivent être traduits en justice.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et ce demi-millier de morts témoigne d’un plan à grande échelle de l’armée russe visant à semer la terreur contre la population locale. L’enquête a montré que la grande majorité des meurtres ont été commis selon des schémas (scénarios) identifiés et répétés.

Les événements tragiques dans la région de Kyiv se sont déroulés du 24 février 2022 à la fin mars 2022, soit pendant plus d’un mois. Les territoires des petites villes et des villages situés le long de la route de Jytomyr, ainsi qu’autour de Vychhorod et au sud de Kyiv, ont été occupés presque simultanément, au début du mois de mars 2022. La population locale, plongée pour la première fois dans l’expérience de la guerre, n’avait pas réalisé le niveau et la gravité du danger et n’a pas pu réagir et évacuer à temps.

L’armée russe a fait régner une terreur totale pour les civils de la région de Kyiv. Outre les homicides intentionnels de la population locale, les Russes ont commis d’autres crimes contre l’humanité : disparitions forcées, tortures, emprisonnements illégaux, etc. Toutefois, la région de Kyiv se caractérise par le fait que le nombre d’homicides intentionnels a largement dépassé le nombre d’autres crimes énumérés ci-dessus. En outre, la plupart d’entre eux ont été commis par des snipers utilisant des armes légères.

Des habitants ont été abattus dans les rues des localités, de jour comme de nuit. N’importe qui pouvait être victime : ces meurtres n’étaient pas commis selon des listes précisément définies, mais au hasard. Peu importe que la personne se déplace en voiture, à vélo ou à pied. Les drapeaux blancs et les affiches indiquant « Enfants » n’ont pas non plus arrêté les militaires russes. Des habitants de la région ont été abattus sans sommation et par des tirs sur les organes vitaux. Peu de personnes ont survécu à ces attaques de snipers.

Les personnes ayant miraculeusement survécu à des tirs délibérés ont dit qu’elles avaient dû se cacher pendant longtemps et ramper pour rentrer chez elles après avoir été blessées, afin d’éviter d’être achevées par les snipers.

Il était également presque impossible de recevoir des soins médicaux, à moins de risquer sa vie en tentant de quitter les localités occupées. Ainsi, certains d’entre eux auraient pu survivre s’ils avaient reçu une assistance médicale à temps, mais malheureusement, cela n’a pas été possible.

Фото: Буча, 2022 рік. © Drop of Light/Shutterstock Фото: Буча, 2022 год. © Drop of Light / Shutterstock

Boutcha, 2022 © Drop of Light / Shutterstock

Dans ce contexte, il semble difficile de déterminer les motivations exactes de l’armée russe. À première vue, on pourrait penser que les exécutions se sont déroulées de manière chaotique et sans aucun but. Mais en réalité, l’objectif était d’intimider la population locale, de réprimer la résistance dès le départ et de tuer dans l’œuf la moindre tentative visant à arrêter l’invasion russe.

Les militaires russes avaient formellement édicté l’interdiction pour les habitants des localités occupées de sortir dans les rues. Mais ils ne pouvaient pas ignorer qu’en l’absence de communications mobiles, d’internet et de messages clairement énoncés, la plupart des gens ne seraient pas informés de cette interdiction. Et que même une fois informés, ils ne pourraient guère la respecter, car l’occupation ayant duré des semaines, les réserves de nourriture et d’eau dans les habitations se sont rapidement épuisées. La plupart des personnes abattues sont mortes parce qu’elles étaient sorties pour subvenir à leurs besoins humanitaires individuels ou pour aider d’autres personnes, souvent des parents âgés.

Les exécutions de personnes figurant sur des listes constituent une catégorie à part. Contrairement aux agissements des snipers, elles se sont déroulées selon des critères clairement définis. Parmi les victimes figuraient des membres de partis politiques pro-ukrainiens, des journalistes, des volontaires, des personnalités publiques, des fonctionnaires, d’anciens militaires et des membres de leurs familles. L’objectif de ces actions était le même : supprimer toute résistance possible en éliminant l’élite active de ces localités. Les militaires russes disposaient à l’avance de listes de victimes potentielles, mais celles-ci ont pu être complétées au fil du temps par des dénonciations des habitants les uns contre les autres.

Les personnes figurant sur des listes de personnes à abattre ont pu être arrêtées chez elles, dans la rue ou à un check-point lors d’un contrôle de documents. Elles ont pu auparavant être battues, torturées, victimes de traitements inhumains ou directement exécutées sur place. La grande majorité des victimes ont été tuées par armes à feu. Seule une petite partie d’entre elles a été tuée par d’autres méthodes, notamment par pendaison, brûlure et coups violents.

Ainsi, en étudiant les cas documentés, nous avons identifié les schémas suivants de meurtres intentionnels commis par des militaires russes dans la région de Kyiv :

  • Elles ont été menées selon deux scénarios possibles : des snipers ont tiré sur des civils qui se déplaçaient dans les communes pour subvenir à leurs besoins humanitaires, et des individus potentiellement dangereux pour les militants militaires russes ont été victimes d’exécutions ciblées.
  • Pour les snipers, peu importait la façon dont la personne se déplaçait dans la localité, si elle avait ou non sur elle des documents, des effets personnels, des armes ou même si elle portait un drapeau blanc.
  • Les snipers ont tiré sur la population locale à des fins d’intimidation et de terreur pure, exécutant probablement un ordre délibérément criminel d’abattre tous les habitants se trouvant dans la rue.
  • La population locale n’était généralement pas au courant de l’interdiction de sortir dans la rue et ne pouvait pas non plus s’y conformer physiquement en raison de la nécessité de subvenir aux besoins humanitaires de base.
  • Des journalistes, des personnalités publiques et politiques, des volontaires et des militaires ont été tués lors d’exécutions ciblées perpétrées par l’armée russe.
  • Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres régions temporairement occupées de l’Ukraine, ce sont des exécutions qui ont été utilisées contre les personnes susceptibles de résister, plutôt que des arrestations et des disparitions forcées.

Il est à noter que les crimes commis étaient de nature systémique et faisaient partie d’un plan stratégique des troupes russes visant à soumettre et à intimider la population locale. Ces actes visaient à briser le moral des Ukrainiens et à créer une atmosphère de peur totale et de désespoir. Le caractère systématique et massif de ces crimes montre qu’il ne s’agissait pas d’excès dus au hasard ni d’actions de militaires isolés, mais d’un élément de la politique générale de répression mise en œuvre par le commandement militaire russe.

Фото: Буча, 2022 рік. © Drop of Light/Shutterstock Фото: Буча, 2022 год. © Drop of Light / Shutterstock

Boutcha, 2022 © Drop of Light / Shutterstock

De nombreux témoins et victimes ont décrit les graves tortures et traitements inhumains qui ont précédé les meurtres. Les militaires russes ont souvent utilisé la torture pour obtenir des informations ou simplement comme moyen d’intimidation. Les victimes ont été battues, soumises à des décharges électriques et à des pressions psychologiques, ont été privées de nourriture et d’eau. Certains témoins ont rapporté que les victimes avaient été forcées de creuser leur tombe avant d’être abattues. De telles méthodes, semble-t-il, visaient à démoraliser la population locale et à montrer l’impunité totale des occupants.

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