En bottes boueuses sur le ciel étoilé: les Russes ont presque entièrement détruit le plus grand radiotélescope à ondes décamétriques du monde

Le radiotélescope UTR-2, de renommée mondiale, se trouve près du village de Grakovo, au sud de Kharkiv. Il a été occupé par l'armée russe pendant près de sept mois. Des observateurs du groupe de défense des droits humains de Kharkiv ont visité l'institution scientifique à la fin de l'automne dernier.
Irina Skatchko04 Mai 2023UA DE EN ES FR IT RU

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Tempêtes sur Jupiter, éclairs sur Saturne, le Soleil, pulsars, restes de supernovae, milieux interstellaire et interplanétaire, objets extragalactiques : voici une liste non-exhaustive de ce que les scientifiques ukrainiens étudiaient à l'Observatoire de radioastronomie Braude à l'aide des télescopes UTR-2 et GURT. Le premier est le plus grand radiotélescope à ondes décamétriques au monde : sa surface est équivalente à celle de trente terrains de football.

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Le bâtiment principal, décoré de mosaïques, était autrefois un lieu de travail et de repos pour les scientifiques de l'Institut national de radioastronomie, qui venaient y effectuer des mesures. Ils disposaient de chambres, d'une cuisine-salle à manger commune et d'une salle de douche avec eau chaude.

Dès le 25 février 2022, les troupes russes ont occupé Grakovo, et c'est le 2 avril qu'elles sont arrivées sur le territoire de l'observatoire, date jusqu'à laquelle le personnel était resté sur place. Parmi eux se trouvait l'académicien Alexandre Konovalenko, directeur adjoint de l'Institut de radioastronomie. Il dit qu'il veillait sur ce lieu saint. L'académicien travaille avec l'UTR-2 depuis sa création.

Les Russes ont chassé tout le monde et ont transformé cette perle de la science nationale et mondiale en une base militaire et un dépôt de munitions. Ils ont aménagé des positions de tirs, ont truffé le terrain environnant de mines et de fils pièges, des équipements uniques ont été pillés et détruits.

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Il semble que les Russes aient apprécié le vaste territoire tentaculaire de l'observatoire : il disposait de souterrains techniques, de son propre parc automobile, d'un hangar, d'entrepôts, de logements et de garages. À présent, tout cela a presque disparu.

Aujourd'hui, le bâtiment principal n'est reconnaissable qu'à sa mosaïque illustrant la croyance naïve des années soixante-dix dans le génie de l'humanité, qui allait lutter pour les étoiles, et non pour faire la guerre. On voit Copernic regarder tristement du haut du mur les boîtes d'obus éparpillées et les emballages des rations russes. Sur la fenêtre, sous son portrait, un papier met en garde contre les mines terrestres.

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Nous marchons dans un couloir jonché de détritus laissés par l'armée russe, de briques cassées, de planches déchiquetées, de morceaux d'appareils électroménagers cassés. Nous marchons prudemment : par endroits, les plafonds se sont effondrés. Tous les murs sont recouverts de « Z » : manifestement, c'est ce moyen barbare, le seul à leur disposition, qu'ont utilisé les Russes pour s'installer dans ce « lieu hostile de la science », incompréhensible pour eux.

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— Dans le bâtiment central, ils avaient, semble-t-il, installé une sorte d'hôpital : ils ont laissé beaucoup de médicaments et de blouses chirurgicales au premier étage, explique Anna Belenets, employée de l'observatoire. — Il y avait des « triangles » au-dessus des têtes de lit pour faciliter le lever, et on a trouvé des pinces chirurgicales. Mais les draps ne portaient aucune trace de sang... Quant aux médicaments, il y avait beaucoup de sédatifs, de la valériane...

Des employés de l'institut chargent dans une voiture les quelques objets intacts qu'ils ont pu trouver dans le bâtiment central de l'observatoire. Il y en a peu : principalement des souris d'ordinateur.

— Ils ont volé beaucoup de choses : des machines, des machines-outils, des transformateurs, des tracteurs. Des ordinateurs, bien sûr. Mais beaucoup d'équipements ont été juste saccagés, car ils n'y connaissaient rien. Il y avait des unités centrales qui traînaient partout. Je ne comprends pas ce qu'ils cherchaient — se demande Anna.

Devant le bâtiment, des remparts de terre ont été élevés, et il semble que les Russes aient construit ici de véritables caponnières.

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Dans le brouillard, on aperçoit des silhouettes dans le champ d'antennes, ce sont celles de radioastronomes qui vérifient l'intégrité de l'équipement. Ils marchent prudemment, car tout n'a pas encore été déminé. Des drapeaux rouges flottent ici et là, ce sont des repères posés par les démineurs à proximité des mines et des munitions non explosées. Il semble que les antennes aient échappé au désastre : une seule est par terre. Mais on ne sait pas si elles vont fonctionner, le système de câblage est toujours en cours de déminage.

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— En réalité, les antennes ont été endommagées. Ce n'est qu'à première vue qu'on a l'impression que tout est intact. Mais si on s'approche, on voit que là, des barreaux sont cassés — explique le chercheur Igor Boubnov. — Il y avait par ici beaucoup de fils-pièges explosifs, qui ont été trouvés dès septembre. Évidemment, nous aimerions que tout soit déminé le plus rapidement possible, on ne peut pas commencer le travail tant que tout n'est pas déminé... Mais les gens viennent quand même, ils prennent des risques. Ici, on marche en file indienne...

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Il ne reste presque rien des entrepôts, dans lesquels les occupants stockaient leurs obus. Lors de la contre-offensive ukrainienne, leur dépôt de munitions a explosé. Mais tout n'a pas sauté : il reste encore des éléments brûlés, n'ayant pas explosé. Ces obus sont dangereux à déplacer. Il va peut-être falloir les démanteler sur place.

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L'immense hangar, perforé par les bombardements, fait à présent penser à un planétarium, de l'intérieur. Près de lui gisent des voitures cassées et calcinées.

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— C'est le bâtiment principal qui a été le plus endommagé, celui dans lequel se trouvaient l'équipement principal d'enregistrement, le système de phasage, et le système de contrôle, — explique Igor Boubnov. — Il ne reste rien de tout ça. Notre système d'enregistrement était du matériel de pointe, tout neuf. Quant au système de phasage, c'était un vestige de l'époque soviétique. Ici, même les composants électroniques sont difficiles à acheter.

L'académicien Alexandre Konovalenko ne mâche pas ses mots en évoquant les Russes :

— Notre radiotélescope fonctionne depuis 50 ans et à cause de ces salauds de Russes, il risque de disparaître ! Ils ont bombardé Kharkiv depuis mon observatoire ! Les astronomes russes étaient au courant, ils savaient qu'il ne fallait pas laisser leurs militaires entrer ici, et ils n'ont rien fait pour sauver l'observatoire ! Aucun d'eux n'a réagi ! Ce vil pays qu'est la Russie ne tue pas seulement des personnes, il tue aussi la science. La destruction de l'UTR-2 est une immense perte pour la science. Ce radiotélescope est reconnu par la communauté scientifique mondiale. Grâce à lui, nous coopérons avec 10 pays dans le monde. Notre point fort est l'observation à très basse fréquence des rayons cosmiques depuis la surface de la terre, et on sait aujourd'hui que c'est ce spectre qui est le plus riche en informations. Malheureusement, le bâtiment principal risque d'être détruit. Tout y a été pillé. Mais les éléments les plus coûteux du radiotélescope sont situés sous terre, et il semble qu'ils soient restés intacts. Notre fierté, le radiotélescope de nouvelle génération GURT, qui a une largeur de bande trois fois supérieure, n'a pratiquement pas été endommagé. Seul un des deux récepteurs numériques a été volé. Malgré la guerre et les destructions, les recherches et les travaux de l'Institut de radioastronomie n'ont pas été interrompus. Nos scientifiques sont coauteurs d'un autre télescope de ce type, en France, certes plus petit. Deux de nos collègues y travaillent actuellement. Il y a quatre autres radiotélescopes en activité en Ukraine, et pris tous ensemble, ils sont presque équivalents au radiotélescope situé près de Grakovo. En outre, nous disposons d'une énorme quantité de données que nous continuons à traiter et que nous prévoyons de publier. Mais nous avons perdu la primauté mondiale, ou plutôt, nous risquons de la perdre si nous ne reconstruisons pas l'UTR-2.

Nous quittons le territoire de l'observatoire en ruines en empruntant la route défoncée par les véhicules militaires. Derrière nous, dans le brouillard, se dessinent les contours des bâtiments mutilés par les explosions, où il n'y a pas si longtemps encore, l'avenir était en marche. C'est le Moyen-Âge que les Russes ont laissé derrière eux.

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...En avril 2023, le territoire du plus grand radiotélescope à ondes décamétriques du monde est toujours miné, les démineurs traitant en priorité les infrastructures critiques et les terres agricoles. Mais malgré le danger, l'observatoire n'est pas déserté : plusieurs techniciens vivant dans les villages environnants y viennent chaque jour pour surveiller, nettoyer, réparer. Des scientifiques viennent aussi régulièrement depuis Kharkiv.

— Les employés marchent très prudemment, nous savons quels chemins ont été déminés. Nous nous déplaçons là où les démineurs sont passés — explique l'académicien Alexandre Konovalenko — Le territoire du radiotélescope est immense, et il faudra beaucoup de temps pour en déminer les 140 ha. Et maintenant que l'herbe a poussé, il est devenu dangereux et difficile de travailler, car on ne voit plus rien. De nombreux souterrains techniques sont toujours truffés de mines. En septembre, les militaires n'ont réussi à en déminer qu'un seul. Mais malheureusement, le déminage n'est pas en cours actuellement. Nous avons utilisé les fonds alloués par l'Académie des sciences pour calfeutrer les fenêtres et le toit du bâtiment principal. L'alimentation électrique n'a pas encore été rétablie, mais nous avons acheté des groupes électrogènes à essence. Nous allons également faire l'acquisition de centrales solaires.

La restauration du télescope moderne GURT est prévue dans un proche avenir. Les serveurs où étaient stockées de nombreuses données de radioastronomie ont été détruits. Désormais, les informations sensibles seront stockées dans des lieux de stockage aux Pays-Bas. Les scientifiques savent qu'après la victoire, l'UTR-2 lui aussi sera remis en service. Ils comptent pour cela sur l'aide de leurs partenaires internationaux et de l'armée ukrainienne.

— Malgré la guerre, malgré les destructions, la science a toujours existé et elle continuera, — Alexandre Konovalenko en est convaincu.

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