La tactique russe des doubles frappes

L'armée russe a fait de la tactique du « double-tap » (des frappes successives sur les mêmes coordonnées à quelques instants d'intervalle) un outil de terreur systématique.
Maria Krikounenko 03 Juin 2026UA DE FR RU

Ілюстративне зображення, © Марія Крікуненко Иллюстративное изображение, © Мария Крикуненко

Illustration: © Marija Krykunenko

Après une première frappe, l’ennemi attend l'arrivée sur les lieux des pompiers, des secouristes et de la police, puis lance délibérément une seconde frappe afin de faire le plus possible de victimes parmi ceux qui tentent de sauver des vies. Cette méthode, déjà largement mise à l'épreuve par le Kremlin pendant la guerre en Syrie, constitue une violation flagrante des Conventions de Genève.

Qu’est-ce que le « double-tap » ?

La notion de « double-tap » est apparu dans la première moitié du XXe siècle comme une technique de tir à l'arme de poing consistant à tirer deux coups rapides à la suite afin de garantir la destruction de la cible. Avec le temps, le terme a évolué pour désigner une stratégie militaire dans l’usage d’armes lourdes.

Dans le contexte actuel des frappes aériennes et des tirs d'artillerie, cette tactique consiste à frapper délibérément une même zone deux fois de suite, avec un intervalle déterminé entre les deux frappes. Le calcul est fait de telle sorte que la deuxième frappe advienne au moment où les services d’urgence et les volontaires, arrivés sur les lieux, sont à pied d’œuvre. Cette pratique a été documentée par des défenseurs des droits humains bien avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, elle a notamment été activement employée par l’armée russe lors de son intervention en Syrie. Comme le soulignent les experts de l’organisation internationale de défense des droits humains PAX, l’aviation russe et les forces du régime de Bachar al-Assad ont systématiquement recouru à des frappes aériennes répétées pour éliminer des membres de la défense civile (« Casques blancs »), du personnel médical et des hôpitaux. Marc Garlasco, ancien enquêteur de l’ONU sur les crimes de guerre, souligne que l’objectif de cette stratégie n’est pas simplement de détruire les infrastructures, mais d’augmenter au maximum le nombre de victimes parmi ceux qui viennent porter secours.

Comment la Russie utilise-t-elle la tactique du « double-tap » en Ukraine ?

Le tir de missiles sur Pokrovsk, survenu le 7 août 2023, est l'un des exemples de l'utilisation par la Russie de la tactique du « double-tap » contre les infrastructures civiles dans le cadre de sa guerre contre l'Ukraine. Les forces russes ont frappé le centre-ville à l'aide de deux missiles balistiques « Iskander ». La première frappe a détruit des parties d’un immeuble résidentiel, endommagé les immeubles voisins, un hôtel et des commerces, piégeant des dizaines de civils sous les décombres. La seconde frappe a eu lieu environ 40 minutes plus tard, au moment même où une importante opération de sauvetage était en cours autour de l’épicentre de l’explosion. Sur place, la police coordonnait l’évacuation, des secouristes du Service national des situations d’urgence déblayaient les décombres et les services municipaux étaient à l’œuvre. La pause délibérément observée par l’ennemi entre les deux frappes a entraîné une augmentation significative du nombre de victimes, précisément parmi ceux qui étaient venus porter secours. L’attaque a fait 9 morts et 82 blessés à des degrés divers. Parmi les victimes figuraient 5 civils, un policier et un secouriste, le colonel Andriy Omeltchenko, chef adjoint du Service national des situations d'urgence pour la région de Donetsk. Parmi les blessés, on comptait 29 policiers, 7 secouristes et 2 enfants.

Immeuble détruit par un tir de missiles à Pokrovsk. Photo : Service national des situations d’urgence.

Le 15 mars 2024, les forces russes ont attaqué des infrastructures civiles d'Odessa à l'aide de missiles « Iskander-M ». Dès que les premières équipes d'ambulanciers et de pompiers du Service national des situations d’urgence sont arrivées sur les lieux après la première frappe pour déblayer les décombres et éteindre les incendies, l'ennemi a tiré un deuxième missile sur les mêmes coordonnées. Ces frappes ont fait 21 morts et plus de 70 blessés. Parmi les victimes figuraient un ambulancier et un secouriste du Service national des situations d'urgence. Serhiy Tetioukhine, ancien maire adjoint d'Odessa et Oleksandr Gostishchev, commandant du bataillon d'intervention spéciale « Tsunami », qui s'étaient rendus sur place pour coordonner les secours, ont également été tués lors de cette seconde frappe.

Des pompiers et des secouristes du Service national des situations d’urgence interviennent sur les lieux du bombardement russe. Odessa, Ukraine, le 15 mars 2024.

En septembre 2025, l’antenne de Tchernihiv du media Suspilne a fait état de plusieurs épisodes de doubles frappes contre des secouristes à Nijyn et à Bakhmatch. Le 20 septembre 2025, lors d’une frappe contre une infrastructure à Bakhmatch, les pompiers n'ont pu intervenir sur les lieux que pendant 10 à 15 minutes. Dmytro, alors chef de garde, se souvient qu'ils ont entendu le sifflement d’une roquette « Shahed » et qu’ils n'ont eu le temps que de se jeter à terre. Deux secouristes ont été blessés par l'onde de choc et des éclats d’obus. Une semaine plus tôt, le 14 septembre 2025, un incident similaire s'était produit à Nijyn, sur le site d'une usine détruite. Les pompiers ont attendu la fin des premières frappes dans un abri, puis sont sortis pour éteindre l’incendie, mais alors que le travail touchait à sa fin et que les pompiers rangeaient leurs lances, la Russie les a frappés à deux reprises avec deux autres drones, coup sur coup. La direction régionale du Service national des situations d'urgence souligne que les Russes agissent ainsi délibérément, car leurs drones de reconnaissance leur permettent de repérer clairement les véhicules rouges et le personnel en uniforme. Cette tactique insidieuse des Russes a obligé les secouristes à modifier intégralement leurs procédures et ils ne commencent désormais à éteindre les incendies qu'après s'être assurés qu'il n'y a pas de risque de nouvelle frappe.

En 2024, l'organisation Truth Hounds a rapporté que depuis le début de son invasion à grande échelle, la Russie avait lancé au moins 36 doubles frappes confirmées en Ukraine. Les chercheurs n'ont pris en compte que les cas où il était possible de confirmer le lieu de l'attaque, l'intervalle entre les frappes et l'arrivée des secours. Le plus souvent, ce sont précisément les secouristes qui ont été victimes de ces attaques : dans au moins 20 des 36 cas analysés, des membres du Service national des situations d'urgence ont été blessés ou tués.

Selon les données du parquet général, 34 procédures pénales ont été ouvertes à ce jour concernant des attaques contre des personnels des services d'urgence en service dans des zones de combats ou intervenant suite à des frappes de drones. Parmi celles-ci, 9 concernent des attaques contre des agents du Service national des situations d'urgence et 25 contre des professionnels de santé. Selon le parquet, ces doubles frappes de drones ont fait 52 victimes, dont 3 morts, parmi les professionnels de santé. 20 agents du Service national des situations d’urgence ont également été blessés.

« Cela pourrait indiquer un ciblage intentionnel des personnes qui sauvent des vies et qui interviennent suite aux bombardements », indique le communiqué du parquet général.

Que dit le droit international sur les doubles frappes ?

En vertu du droit international humanitaire, des frappes répétées peuvent être considérées comme un crime de guerre si elles visent des civils, des blessés ou des personnes venues sur les lieux de la première attaque pour porter secours. Plus précisément, l'article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949 interdit toute violence à l'encontre de personnes ne participant pas activement aux hostilités, ainsi qu'à l'encontre de celles qui ont été mises hors de combat en raison d'une blessure, d'une maladie ou d'autres circonstances. Par conséquent, une seconde frappe sur un site bombardé où se trouvent déjà des secouristes, du personnel médical ou des blessés peut témoigner non pas d'une poursuite accidentelle de l'attaque, mais bien d'une violation distincte des lois et coutumes de la guerre.

Les principes de distinction et de proportionnalité obligent la partie attaquante à distinguer clairement les cibles militaires des cibles civiles, ainsi qu'à s'abstenir de lancer des frappes si les dommages collatéraux causés à la population civile sont supérieurs au potentiel bénéfice militaire. Étant donné que l'intervalle entre les attaques permet généralement de constater l'arrivée des services d'urgence grâce à la reconnaissance aérienne, une frappe répétée constitue alors une preuve directe de l’élimination délibérée de personnes protégées.

Le Comité international de la Croix-Rouge souligne que les services de protection civile bénéficient d'une immunité particulière en temps de guerre. Leur action est exclusivement humanitaire : lutte contre les incendies, évacuation, déblaiement et assistance médicale. Lorsqu’elles sont dans l'exercice de leurs fonctions, ces personnes sont protégées. Cette protection s'applique non seulement aux secouristes et au personnel médical eux-mêmes, mais aussi à l'ensemble de leur matériel et de leurs infrastructures. Toute attaque délibérée contre un camion de pompiers, une ambulance ou une base du Service national des situations d'urgence constitue une violation flagrante du droit international.

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