Pour que l’histoire ne tombe pas dans l’oubli: quelles données sont nécessaires pour documenter les crimes ?

« Vous avez tué mon mari. Vous m’avez pris mon enfant. Vous m’avez pris ma maison. Et maintenant vous voulez que je passe un accord avec vous » ? Voici la réponse d’une femme à l’homme qui lui proposait de collaborer, alors que sa fille était retenue captive.
Ioulia Bohdan 23 Octobre 2026UA DE EN ES FR IT RU

Ілюстративне зображення, © Марія Крікуненко Illustration © Maria Krikounenko Иллюстративное изображение, © Мария Крикуненко

Illustration © Maria Krikounenko

Cette femme a conservé l’enregistrement d’un des appels de sa fille. À côté de la voix de cette dernière, on entend un homme lui souffler ce qu’elle doit dire. Elle dispose également de lettres et de nouvelles provenant d’autres personnes, fragments à partir desquels elle a tenté de comprendre où sa fille était retenue et ce qui lui était arrivé. Un seul appel ne suffit pas à raconter toute l’histoire. Mais il constitue un point de départ pour aller plus loin.

Au fil de l’entretien, ces détails s’assemblent peu à peu pour former une histoire. Où tout cela a-t-il commencé ? Où la personne a-t-elle été emmenée ? Qu’a-t-elle vu de ses propres yeux, et qu’a-t-elle appris par d’autres ?

De la bouche des proches

Les témoignages des proches constituent souvent la seule source d’information sur ce qui s’est passé lorsque la victime est décédée, a disparu, est retenue en captivité ou fait l’objet d’une détention illégale. Ils peuvent livrer leur propre version des faits. La précision et la cohérence de leur récit jouent un rôle déterminant dans la constitution des éléments de preuve.

Ils gardent les traces des appels téléphoniques, des lettres, des messages, et ils restent de longs mois sans aucune nouvelle. Bien qu’ils n’aient pas été témoins de ce qui se passait derrière la porte de la cellule, ils savent cependant de quelle façon ils ont cherché leur proche et quelles réponses leur ont été données. Sans ces témoignages, l’histoire serait incomplète.

Ce que les proches doivent conserver

Il est possible et même nécessaire de se préparer à un entretien avec des personnes chargées de documenter les crimes. Il ne s’agit pas d’un examen, mais il vaut mieux conserver certains éléments au préalable.

1. Enregistrement des appels et des messages vocaux

Conservez les fichiers originaux, et pas seulement des captures d’écran ou des copies. Ne les recadrez et ne les modifiez en aucun cas, car l’authenticité de ces documents électroniques doit être préservée. Les voix et les sons en arrière-plan peuvent également avoir leur importance : ne supprimez donc pas ce qui vous semble « superflu ». Mieux vaut en conserver le plus possible, car des éléments qui vous paraissent insignifiants peuvent, au contraire, jouer un rôle essentiel pour les personnes chargées de la documentation.

Veillez à faire plusieurs copies et à les conserver sur différents supports et à différents endroits.

2. Lettres et messages

Lorsque vous avez reçu un message ou des nouvelles, conservez les dates, les heures, les numéros de téléphone, les noms et les comptes à partir desquels ils ont été envoyés. Il peut être utile de compléter les captures d’écran des échanges par une exportation de l’historique de la conversation, si cette fonctionnalité est disponible.

3. Nouvelles venant d’autres personnes

Notez précisément qui vous a transmis des informations, quand, et quoi. Conservez les coordonnées de cette personne et toutes les informations personnelles que vous pouvez recueillir à son sujet. Plus vous disposez de données, plus il est facile d’établir son identité. Précisez aussitôt si elle a été témoin direct des événements qu’elle décrit, ou si elle rapporte ce qu’elle a entendu dire par quelqu’un d’autre.

Lorsque plusieurs personnes mentionnent les mêmes lieux ou des événements similaires, leurs témoignages permettent de mieux comprendre la situation. Ils apportent également des éléments qui ne se trouvent pas dans des messages courts : la voix de la personne, son inquiétude pour ses proches, et les petits détails auxquels elle s’est raccrochée.

4. Documents

Faites plusieurs copies papier ou électroniques des documents dont vous disposez : passeport, photos, dossiers médicaux, déclarations de disparition avec leurs numéros d’enregistrement, réponses de la police, du parquet, d’organisations associatives et d’autres institutions, etc. Veillez également à noter les signes particuliers de la personne concernée afin d’avoir toutes ces informations à portée de main en cas de besoin.

5. Effets personnels de la victime

Ne jetez pas, ne lavez pas et ne « remettez pas en ordre » les effets personnels de vos proches ni les objets provenant des lieux des faits. Ils peuvent contenir des éléments de preuve importants.

6. Votre compte-rendu chronologique personnel

Notez, dans l’ordre chronologique, où, quand et à qui vous vous êtes adressé, quelles réponses vous avez reçues, quand vous avez eu des nouvelles pour la dernière fois et comment les événements se sont développés.

À quoi faut-il être attentif ?

La précision commence par des expressions telles que « j’ai vu », « on m’a dit », « je suppose ».

Au cours de l’entretien, faites la distinction entre « j’ai vu » et « on m’a raconté », tout en précisant la source de l’information. Ne faites pas de suppositions. Mieux vaut répondre honnêtement « je ne m’en souviens pas » ou « je ne sais pas » : ce sont des réponses tout à fait acceptables.

Il est possible que vous gardiez en mémoire un tronçon de route, une inscription sur une porte ou des propos tenus par autrui. Ces détails sont importants, mais une supposition doit rester une supposition.

Il est vrai que c’est éprouvant de répéter son histoire de nombreuses fois. Il arrive qu’on ne sache pas exactement où son proche a été détenu, ni quand ou vers quelle destination il a été emmené. On peut avoir besoin de temps. Il ne faut pas se presser.

N’hésitez pas à prévoir des pauses, à vous faire accompagner par un proche qui pourra vous soutenir, ou à solliciter l’aide d’un psychologue. Cela contribue également à la précision de votre témoignage.

Sur la sécurité

Posez des questions, demandez qui mène l’entretien, dans quel but, comment vos témoignages seront conservés et qui y aura accès. Vous avez le droit d’accepter ou de refuser l’enregistrement, ainsi que d’autoriser ou d’interdire que votre nom soit mentionné.

Ne publiez aucun détail sur les réseaux sociaux tant que l’enquête est en cours, et restez prudent avec les journalistes ou les intermédiaires rencontrés incidemment. Ne transmettez des éléments qu’à des organisations de confiance. Soyez particulièrement vigilant si certains de vos proches ou connaissances se trouvent dans les territoires occupés : la divulgation d’un détail pourrait leur porter préjudice.

La documentation ne peut pas remplacer les retrouvailles avec vos proches ni vous rendre les années perdues. Elle préserve les paroles de ceux qui attendent et de ceux qui ont survécu à la captivité. Pour que leurs histoires ne disparaissent pas derrière de simples chiffres.

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The publication is created in the framework of the project “Documenting and analysing international crimes committed by the Russia’s armed forces after 24.02.2022, helping victims of these crimes and informing on crimes”, funded by the European Union. Views and opinions expressed are those of the author(s) only and do not necessarily reflect those of the European Union. Neither the European Union nor the contracting authority can be held responsible for them.