L’attaque la plus sanglante que l’ouest de l’Ukraine ait connu

Les Russes ont tué des dizaines de personnes à Ternopil. Reportage-photo depuis les lieux du sinistre.
28 Novembre 2025UA DE ES FR RU

Тернопіль, @ Cергій Окунєв для ХПГ

Ternopil @Serhiy Okounev

Tôt dans la matinée du 19 novembre, des missiles russes ont frappé la ville de Ternopil, située à 700 kilomètres de la zone de combat la plus proche.

Cette ville de l’ouest du pays, située loin du front, avait déjà été attaquée par des drones et des missiles russes, mais l’attaque du 19 novembre a été la plus importante et la plus sanglante : au soir du 20 novembre, on dénombrait 26 morts, dont 3 enfants. Une vingtaine de personnes pourraient encore se trouver sous les décombres. Cette attaque du 19 novembre a donc été la plus meurtrière en termes de nombre de victimes, non seulement à Ternopil, mais dans toute l’Ukraine occidentale, où aucun bombardement n’avait jusqu’alors fait autant de victimes civiles.

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Ternopil @Serhiy Okounev

Les missiles russes ont principalement frappé deux immeubles résidentiels situés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Il y a eu des victimes dans les deux immeubles.

Dans un cas, l’impact du missile a provoqué un incendie rapide et dévastateur : une partie des victimes n’ont pas pu s’échapper de leurs appartements et ont péri dans l’incendie. Le second site était un immeuble de neuf étages, touché de plein fouet par un missile russe Kh-101. Plusieurs étages ont été complètement détruits, et le bâtiment en briques s’est effondré, ensevelissant un grand nombre de personnes entre les étages.

« Nous avons entendu les premières explosions, mais elles étaient encore assez loin. Nous hésitions encore à descendre dans l’abri, mais j’ai eu comme une intuition. Nous avons rassemblé nos papiers, j’ai pris mon enfant et nous sommes descendus. Mon cousin habite au même étage que moi, on se parle tous les jours, on est très proches. J’ai frappé à sa porte et lui ai dit qu’il fallait descendre, mais il m’a répondu qu’il ne le ferait pas pour le moment et qu’il agirait en fonction de l’évolution de la situation. Avec mon mari et mon enfant, nous sommes sortis de l’immeuble, et 5 à 10 minutes plus tard, il y a eu une explosion. Notre appartement et celui de mon cousin ont été entièrement détruits », raconte Olha, une habitante de Ternopil.

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Toute la journée du 19 novembre, Olha et son mari ont attendu des nouvelles de son cousin, qui ne répondait pas au téléphone, et l’étendue des dégâts semblait effroyable. C’est vers 17h qu’ils ont appris qu’il était vivant. Les secouristes ont réussi à entendre sa voix pendant une « minute de silence » spéciale, durant laquelle toute activité des machines et humaine est suspendue. L’homme a pu ensuite être dégagé. Il avait chuté du 9e au 7e étage et avait passé environ 10 heures sous d’énormes dalles, dont certaines étaient encore incandescentes.

« Au début, j’étais sûre qu’il était vivant. Mais le temps passait, la nuit commençait à tomber. Mon mari m’a dit que si on ne le retrouvait pas ce soir-là, il fallait se préparer au pire. Je le savais aussi. Mais finalement, on nous a dit qu’il était vivant. Nous étions sous le choc, les médecins aussi : après une telle explosion et tant d’heures passées sous les décombres, il n’avait qu’un bras cassé, une commotion cérébrale et une légère blessure à la poitrine. Il est conscient, se souvient de tout et plaisante. Il dit qu’il a eu très froid, mais qu’il savait qu’on le retrouverait », raconte Olha, heureuse.

La femme et son cousin ont perdu leur logement, mais ils sont en vie. Serhiy Nadal, le maire de Ternopil, a précisé que l’immeuble ne pouvait pas être reconstruit et que tous les habitants recevraient une aide au relogement et une indemnisation de la part de l’État et de la municipalité.

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Cependant, tout le monde n’a pas eu autant de chance que la famille d’Olha. Depuis plus de 24h, Ihor se tient auprès de l’immeuble détruit et attend des nouvelles. Il ne vivait pas là, mais son arrière-grand-mère y occupait un appartement au 6e étage. Et ce sont précisément les 6e et 7e étages qui semblent être les plus difficiles d’accès pour les recherches : les étages supérieurs se sont effondrés sur eux. Il faut donc déblayer les décombres des étages supérieurs qui se sont effondrés pour accéder aux 6e et 7e étages.

« J’ai entendu des explosions et je suis sorti. J’ai alors rencontré une voisine qui m’a dit qu’un immeuble avait été détruit. Je lui ai demandé l’adresse et j’ai réalisé que c’était l’immeuble de mon arrière-grand-mère. Je me suis immédiatement précipité ici. Et depuis, j’attends des nouvelles. Là, on peut voir que les étages autour de son appartement se sont effondrés de façon particulière, de sorte qu’il pourrait y avoir un espace libre. Je garde espoir, mais cela fait un jour et demi, et mon espoir s’amenuise. Je vois comment travaillent les gars du Service national des situations d’urgence et je comprends que c’est très difficile. Alors j’attends, tout simplement. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, j’ai parlé avec ma femme. Mon arrière-grand-mère adore la vie ; elle se promenait dans la rue avec son chat, elle était toujours avec lui. Sous les décombres, elle est encore probablement avec lui. Finalement, même si au moins on retrouve son corps, ce sera très important pour moi », dit Ihor.

Comme Ihor, beaucoup de gens attendent des nouvelles autour de l’immeuble. Beaucoup d’entre eux ne souhaitent pas parler à la presse, ce qui est tout à fait compréhensible. De temps en temps, les gens reçoivent des annonces des morgues.

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« Qu’est-ce que j’ai vu ? Je n’ai rien eu le temps de voir. Le choc a été très violent. C’était comme si la terre s’était retournée et s’était ouverte. Nos portes étaient bloquées, il nous était impossible de sortir. Mon mari est invalide de catégorie 2, et il s’apprêtait justement à prendre son traitement du matin. Les services d’urgence sont arrivés très vite, vraiment très vite. Ils ont défoncé nos portes, nous ont libérés et nous ont aidés à sortir. Mais à mon étage, juste à côté de chez nous, vivaient une femme et ses deux enfants. Les dégâts chez eux sont bien plus importants. Ils n’ont toujours pas été secourus », raconte une autre habitante de l’immeuble sinistré.

Plusieurs témoins ont confirmé la présence de cette femme et de ses enfants sous les décombres, mais seuls les services d’urgence pourront le confirmer officiellement après avoir inspecté les étages et les appartements concernés.

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Ternopil @Serhiy Okounev

Compte tenu de l’ampleur de la situation, de la complexité du site touché et du nombre de victimes, les meilleures unités sont arrivées en renfort à Ternopil depuis différentes régions d’Ukraine. En particulier, comme l’a indiqué Oleksandr Khorunzhyi, représentant du Service national des situations d’urgence d’Ukraine, la toute nouvelle unité des forces spéciales « Delta » a été déployée sur les lieux. Ce groupe est capable d’intervenir rapidement dans différentes régions du pays et d’accomplir les tâches les plus dangereuses et complexes. Lors de ses entraînements, « Delta » s’exerce même au parachutage depuis des hélicoptères et aux opérations de sauvetage sous-marines.

Au soir du 20 novembre, les opérations de recherche et de sauvetage se poursuivaient à Ternopil.

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Mise à jour : au matin du 23 novembre, on dénombre 34 morts, dont 6 enfants.

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