Attaque russe sur le monastère de la Laure

Que s’est-il réellement passé lors de l’attaque contre le Monastère de la Laure et comment la propagande russe a-t-elle déformé cet événement ?
Serhiy Okounev24 Juin 2026UA EN FR RU

Києво-Печерська Лавра, @ Cергій Окунєв

La Laure des Grottes de Kyiv @ Serhiy Okounev

Dans la nuit du 14 au 15 juin 2026, les troupes russes ont lancé une nouvelle attaque massive contre Kyiv. Deux monuments historiques ont notamment été touchés : la cathédrale de la Dormition de la Laure des Grottes de Kyiv et le complexe muséal Mystetskyi Arsenal, situé juste en face du lieu saint.

Dès les premières minutes qui ont suivi l’attaque contre la Laure, la propagande russe s’est mise à diffuser une série de déclarations mensongères, dont certaines se contredisaient même entre elles. Les chaînes Telegram et les principaux « porte-parole Z » russes ont répandu des récits selon lesquels des missiles de défense antiaérienne ukrainiens MIM-104 Patriot auraient touché des sites culturels, ainsi que des accusations selon lesquelles les autorités ukrainiennes auraient orchestré une démolition contrôlée ou un incendie criminel de la cathédrale.

Tôt le matin, Serhiy Okounev, journaliste à nv.ua, a vu la cathédrale de la Dormition en flammes et a lui-même failli être victime d’une seconde frappe contre la Laure. Les images qu’ils a filmées contredisent formellement les affirmations russes concernant des missiles de défense antiaérienne ou des démolitions contrôlées. Voici, pour le GDHK, le récit de S. Okounev sur les événements de cette nuit-là et de cette matinée.

Києво-Печерська Лавра, @ Cергій Окунєв

La Laure des Grottes de Kyiv @ Serhiy Okounev

Dans l’ensemble, les bombardements de la nuit du 14 au 15 juin différaient peu des attaques précédentes. Dans la soirée, on a appris qu’une attaque de grande envergure se préparait, alors avec plusieurs collègues, nous nous sommes retrouvés dans une station de métro pour coordonner nos actions. Conscients de la tactique russe consistant à effectuer des doubles frappes, nous ne nous sommes pas précipités sur les lieux des impacts, même après avoir reçu des signalements de frappes. Plus tard, j’ai constaté un autre exemple de propagande russe : de fausses images générées par IA circulaient sur les réseaux sociaux, laissant entendre que des journalistes ukrainiens étaient arrivés à la Laure quelques heures avant la frappe et se préparaient à filmer. N’importe quel habitant de Kyiv peut constater qu’il s’agit là d’un trucage grossier : l’image générée situait la Laure au milieu d’un quartier résidentiel, et le lieu où les journalistes étaient censés préparer une mise en scène n’existe pas dans la réalité. Il s’agit bien évidemment d’un faux. En général, nous apprenons les lieux des attaques russes comme tous les habitants de la capitale : grâce aux sources ouvertes, mais également grâce aux échanges d’informations entre collègues. Nous appliquons un protocole de sécurité pour garantir que la publication de photos ou de vidéos n’entraîne pas de risque de doubles frappes. Ce système a également fonctionné dans la nuit du 14 au 15 juin.

Києво-Печерська Лавра, @ Cергій Окунєв

La Laure des Grottes de Kyiv @ Serhiy Okounev

C’est comme tout le monde que mes collègues et moi avons appris que la Laure avait été touchée : par des publications sur les réseaux sociaux et les messageries. Nous nous sommes dirigés vers la station de métro « Arsenalna », mais en chemin, nous avons également constaté qu’un drone, ou ses débris, avait touché le marché aux vêtements situé près de la station de métro « Choulyavska ». Un incendie violent y faisait rage, et les pompiers du Service d’État des situations d’urgence luttaient contre les flammes, malgré le risque de nouvelles frappes. Notre itinéraire vers la Laure passait par la rue Parkova. À ce moment-là, la vague principale des bombardements était déjà passée, il était aux alentours de quatre heures du matin. C’est alors que nous avons entendu le bruit d’un autre drone, qui venait de la rive gauche et se dirigeait précisément vers la Laure des Grottes de Kyiv. Ce drone a été abattu au-dessus du Dniepr, sous nos yeux. Nous ne pouvons en être certains, mais il est probable que ce drone ait également visé la Laure, sans toutefois parvenir à atteindre sa cible.

Arrivés sur les lieux, nous avons garé notre voiture près des grilles du Mystetskyi Arsenal, rue Lavrska. L’un de nos collègues s’est immédiatement dirigé vers la cathédrale de la Dormition en passant par la porte principale, tandis qu’un autre collègue et moi nous dirigions vers le monument de Nestor le Chroniqueur. À peine quelques minutes après avoir atteint la rue Tsytadelna, nous avons entendu le bruit d’un drone en approche. Les agents du Service d’État des situations d’urgence, présents en grand nombre autour de la Laure, se sont mis à crier pour signaler la menace aérienne.

Києво-Печерська Лавра, @ Cергій Окунєв

La Laure des Grottes de Kyiv @ Serhiy Okounev

Nous avons commencé par nous précipiter pour rejoindre la voiture, mais nous avons compris que nous n’y arriverions pas à temps, car le drone était trop proche. Nous avons trouvé l’abri le plus proche : le porche de l’église du Vénérable Agapit des Grottes. Quelques secondes après nous être réfugiés sous le porche, nous avons entendu, puis vu un drone de type Shahed-136 qui se dirigeait vers le clocher de la Laure des Grottes de Kyiv. Mon collègue a commencé à filmer depuis le porche de l’église. Le fait que le drone se dirigeait bien vers la Laure a été également confirmé par notre collègue qui, à ce moment-là, tentait de se mettre à l’abri près de la cathédrale de la Dormition et a vu le drone voler droit vers lui.

Києво-Печерська Лавра, @ Cергій Окунєв

Cathédrale de la Dormition de la Laure des Grottes de Kyiv @ Serhiy Okounev

Alors que le drone se trouvait juste au-dessus de nous, le bruit qu’il produisait a changé : il a entamé une phase d’attaque, ce qui s’accompagne d’un piqué. Au tout dernier moment, l’appareil a percuté la tour de Saint-Jean-Kouchnik (Saint-Jean l’endurant), arrachant la croix et voyant sa trajectoire considérablement modifiée par le choc. Après la collision, le drone a dévié de sa trajectoire et une explosion s’est produite. Ce moment a été filmé par notre collègue. Je me trouvais à moins de 30 mètres du lieu de l’impact et j’ai tout vu de mes propres yeux.

Pendant tous ces événements, je n’ai pas entendu un seul coup de feu ; d’après le son, le moteur du drone fonctionnait tout à fait normalement : il s’apprêtait à frapper, mais il a changé de trajectoire après avoir heurté la tour. C’est ainsi qu’il a frappé le coin du bâtiment du Mystetskyi Arsenal.

Києво-Печерська Лавра, @ Cергій Окунєв

Mystetskyi Arsenal © @ Serhiy Okounev

Les affirmations de la propagande russe selon lesquelles les bâtiments auraient été touchés par la défense antiaérienne ukrainienne ne résistent à aucune critique. J’ai été témoin direct du second impact : il est impossible de confondre un drone Shahed avec un missile de défense antiaérienne. De plus, juste après la frappe, j’ai filmé les débris qui, de toute évidence, provenaient d’un drone et en aucun cas d’un missile.

Au cours des heures qui ont suivi, j’ai poursuivi mon travail journalistique aux alentours de la cathédrale de la Dormition et du complexe de la Laure des Grottes de Kyiv. Près de la cathédrale, on pouvait également apercevoir des petits débris du « Shahed ». Tous les témoins avec lesquels j’ai pu m’entretenir, des moines aux habitants des immeubles voisins, ont unanimement affirmé que c’est un drone qui avait frappé la cathédrale. Cela est confirmé par le bruit vraiment caractéristique du moteur du « Shahed », qu’il est impossible de confondre avec celui d’un missile de défense antiaérienne. Plus tard, les agents du Service d’État des situations d’urgence ont récupéré de gros fragments du drone, notamment son moteur, retrouvé sur le toit de la cathédrale de la Dormition.

Dans l’ensemble, les tentatives ultérieures de la propagande russe pour justifier ces événements relèvent de la vieille école du mensonge russe. Comme dans le cas des crimes commis à Boutcha, les propagandistes élaborent et diffusent simultanément une multitude de récits différents, souvent diamétralement opposés, afin de créer un brouhaha informationnel maximal. Rappelons-nous le cas de Boutcha : des affirmations selon lesquelles « il n’y avait là aucun cadavre, et des vidéos montrent que les prétendues victimes étaient en réalité des comédiens » circulaient parallèlement à des allégations selon lesquelles « les victimes de Boutcha avaient été tuées par des nazis ukrainiens ». Sans compter des dizaines d’autres versions qui se contredisaient les unes les autres. Dans le cas de la Laure, la situation est similaire : des affirmations selon lesquelles « il s’agit d’un missile de la défense antiaérienne ukrainienne » côtoient des assertions prétendant que « ce sont les nazis ukrainiens eux-mêmes qui ont auparavant incendié la cathédrale et envoyé des journalistes avant l’attaque ».

Pour moi, il n’y a aucun mystère autour de cette attaque. Les Russes ont délibérément pris pour cible le territoire de la Laure avec au moins deux drones, bien qu’il ait pu y en avoir davantage, certains ayant très bien pu être abattus bien plus tôt, même en dehors de Kyiv. Toutes les affirmations concernant les missiles de défense antiaérienne et autres théories du complot ne reposent sur absolument aucune preuve, même superficielle ou indirecte.

Partager l'article



The publication is created in the framework of the project “Documenting and analysing international crimes committed by the Russia’s armed forces after 24.02.2022, helping victims of these crimes and informing on crimes”, funded by the European Union. Views and opinions expressed are those of the author(s) only and do not necessarily reflect those of the European Union. Neither the European Union nor the contracting authority can be held responsible for them.